lignes de fuite

littérature & autres perspectives

la fiction ment

posté le | 20 avril 2010 | | 3 commentaires

La fiction éclaire comme une torche. Un crime demeurera toujours obscur. On arrête le coupable, on découvre son mobile, on le juge, on le condamne, et malgré tout demeure l’ombre, comme l’obscurité dans la cave d’une maison illuminée de soleil. L’imagination est un outil de connaissance, elle regarde de loin, elle plonge dans les détails comme si elle voulait explorer les atomes, elle triture le réel, elle l’étire jusqu’à la rupture, elle l’emporte avec elle dans ses déductions remplies d’axiomes qui par nature ne seront jamais démontrés.
Oui, mais la fiction ment. Elle comble les interstices d’imaginaire, de ragots, de diffamations qu’elle invente au fur et à mesure pour faire avancer le récit à coups de schlague. Elle est née de mauvaise foi, comme d’autres naissent bleus ou complètement idiots. D’ailleurs, elle est souvent bête. Quand la logique ralentit sa course, elle sait sauter l’intelligence comme un obstacle. Dans ces moments-là, elle l’ignore, ou même lui casse la tête d’un coup de poing désinvolte. Elle aime les sophismes tout autant que la grossièreté de Gargantua, scatologue invétéré comme son père. Des petits-bourgeois de Balzac, ladres, avides. De Homais, apothicaire, scientiste imbécile. De Madame Verdurin, femme vulgaire, fameuse cuistre. De tous ces mufles qui circulent patauds comme des pachydermes, dans des romans magnifiques, diamants qui passent les siècles et laissent pantois dans leurs tombes les habitants des passés qui se succèdent avec la régularité des rames d’un métro.
Dans ce livre, je m’enfonce dans un crime. Je le visite, je le photographie, je le filme, je l’enregistre, je le mixe, je le falsifie. Je suis romancier, je mens comme un meurtrier. Je ne respecte ni vivants, ni morts, ni leur réputation, ni la morale. Surtout pas la morale. Écrite par des bourgeois conformistes qui rêvent de médailles et de petits châteaux, la littérature est voyou. Elle avance, elle détruit. C’est son honneur, sa manière d’être honnête, de ne laisser derrière elle pierre sur pierre d’une histoire dont elle s’est servie pour bâtir un tout petit objet plein de pages, un fichier rempli d’octets, une histoire à lire dans son lit, ou debout sur un rocher face à l’océan comme un Chateaubriand égaré dans une image d’Épinal.
Je n’hésiterais pas à vous trancher le cou, si vous étiez une phrase qui me plaise et bonne à coucher dans une nouvelle mince comme mes remords de vous avoir trucidé. Je suis brave homme, vous pourriez me confier votre chat, mais l’écriture est une arme dont j’aime à me servir dans la foule. D’ailleurs, quand vous lui aurez appris à lire, elle tuera tout aussi bien votre chat.
Personne n’est jamais mort dans un roman. Car personne n’existe dedans. Les personnages sont des poupées remplies de mots, d’espaces, de virgules, à la peau de syntaxe. La mort les traverse de part en part, comme de l’air. Ils sont imaginaires, ils n’ont jamais existé. Ne croyez pas que cette histoire est réelle, c’est moi qui l’ai inventée. Si certains s’y reconnaissaient, qu’ils se fassent couler un bain. La tête sous l’eau, ils entendront leur cÅ“ur battre. Les phrases n’en ont pas. Ils seraient fous ceux qui se croiraient emprisonnés dans un livre.

Régis Jauffret, Sévère (Seuil, 2010, p. 7-9)

Tel est le beau préambule du dernier roman de Régis Jauffret. Quant au monologue qui suit, plein de mensonges imaginaires et de vérités éclatantes, il donne à la meurtrière une voix sèche, incisive et troublante.

J’ai été proche des hommes riches, ils me rassuraient. L’argent sent bon, ces types dégagent un parfum de banque d’affaires, de marbre rose, de tableaux de maître, de salons vastes comme un parvis, de lits frais dont chaque jour le personnel change les draps, de piscine chaude, fumante, surplombant la ville dans l’air glacé de décembre. Et les senteurs de kérosène dont on perçoit furtivement les effluves quand le jet s’arrache au tarmac, du cuir des berlines, et des dressings spacieux comme des boutiques, aux étagères chargées de cachemire, aux costumes de flanelle dans leur housse, aux chaussures italiennes bâties autour des répliques en plâtre de leurs pieds afin de ne pas les épuiser en séances d’essayage. Une odeur plus irrésistible encore que celle des phéromones qui précipitent de parfaits inconnus dans les bras l’un de l’autre. (p. 20)

à lire ou voir en ligne :
::: Hubert Artus, Rue89
::: Nelly Kapriélan, Les Inrocks
::: Didier Jacob, NouvelObs
::: Vincent Josse, France Inter

de profil même de face

posté le | 12 avril 2010 | | 2 commentaires

DÉMÉNAGEMENT

Il a les clefs depuis hier, il vient d’emménager. Les murs sont les parois du crâne, il se le dit en regardant l’appartement qui ressemble à celui qu’il occupait juste avant. Le nouveau centre névralgique dorénavant, de ce qui est à venir.

Il a pris ses affaires, traversé le palier. Tout ce qu’il a accumulé au fil des années dans l’appartement d’en face. Toute la vie qu’il y a menée dans la construction lente, patiente, de lui-même. Savamment ou le croyant puisqu’il s’était alors agi de cela. De savoir. D’hémisphère gauche.

De perspectives à dresser, d’agencement. De réfléchir, peser le pour et le contre, recommencer, imaginer, d’investir mentalement, évaluer encore, avancer un pas puis l’autre en cherchant à ce que l’inconnu ne le soit pas tant que ça. D’où un pas puis l’autre.

Il a donc posé ses affaires, en plein milieu. Dans l’endroit qui ressemble apparemment au précédent, la disposition du lieu similaire, apparemment semblable mais non. Il cherche pourquoi non, ce qui diffère.

Indicible, qu’il ne trouve pas. Ce qui change qu’il sent pourtant, pas les détails. Un autre lieu.

Fondamentalement différent.

Il reste là. Déambule, ne pense rien. Cherche sans plus vraiment chercher. Avançant au hasard, dans la lumière qui se réfléchit sur le plancher. Répartissant, sans autre logique que celle qui lui vient, les objets qu’il a pris avec lui, dans le désordre apparent qui s’organise de lui-même.

Investir le lieu, ses affaires, qui il est lui, s’adaptant à l’endroit, fluide, malgré ce qu’il a pu croire. Dans ce lieu qui ressemble à l’ancien mais qui pourtant n’a rien à voir. Sans trop savoir en quoi rien à voir, sans plus le chercher non plus, il remarque.

Qui continue, une façon d’être, ancré, connecté. La justesse des mouvements effectués à l’avenant, la justesse qu’il sent. Cela qui change, il se le dit. Cela dont il est question maintenant, être là, ne pas savoir ce qui a changé mais le sentir. Qui change fondamentalement, à être dans la fluidité.

Maintenant, demain. Là, précisément, uniquement. Présent. Dans l’hémisphère droit.
(p. 52-53)

HISTOIRES TRISTES

Il est né.
Il a cherché sa voie.
Il ne l’a pas trouvée.
Il est mort.

Il est né.
Il s’est demandé toute sa vie pourquoi il était en vie.
Il est mort.

Il est né.
Il se croyait immortel.
Il est mort.

Il est né.
Il s’est réveillé tous les matins très heureux.
Il s’est couché tous les soirs un peu moins.
Il est mort.

Il est né.
Il est devenu de plus en plus négligé.
Il est mort.

Il est né.
Il a le plus souvent eu tort.
Il est mort.

Il est né.
Il n’a rien compris à ce qu’il se passait.
Il est mort.
(p. 60-61)

CE QUE J’AI CRU RÉEL DANS L’ANGOISSE, QUI S’EST AVÉRÉ FAUX AU FINAL

Mourir. Dans le camion des pompiers m’emmenant à l’hôpital, sans pouvoir revoir ma femme. Et ne pas pouvoir lui dire adieu.

Ne plus être capable de prendre le train pour retourner à Paris, après un week-end à Bruxelles, ne plus jamais pouvoir y retourner. Et devoir demander à quelqu’un de rapatrier mes affaires.

Décollement du poumon. Appendicite. Emphysème. Crise cardiaque. Rupture d’anévrisme. Diabète. Clostridium. Épuisement nerveux.

Croire, en rejoignant mon père au restaurant, que l’un de nous deux mourrait à l’instant où nous nous verrions.

Devoir repérer à l’avance, dans le métro, la personne à qui demander de l’aide si la crise devenait immobilisante, pour qu’elle m’aide à sortir des couloirs souterrains.

Ne plus pouvoir supporter une émotion forte, positive ou négative. Et devoir rester dans une stabilité émotionnelle forcée par une vie qui éviterait tout extrême.

Ne pas me retrouver au final, me perdre. Ne jamais retrouver la façon fluide que j’ai pourtant eu de fonctionner avant de connaître les crises de panique.
(p. 80-81)

Charly Delwart, L’homme de profil même de face (Seuil, Fiction & Cie, 2010)

Sous ce titre judicieux, un beau livre constitué de fragments mélancoliques d’histoires, et de nombreuses listes fort utiles à force d’inutilité comme :

« pitchs d’événements réel qui ne seraient pas crédibles s’il s’agissait de longs métrages »
« possiblement oui et à la fois pas vraiment »
« depuis quatre ans il passe ses séances d’analyse à »
« raisons pour lesquelles je ne regrette pas au final de ne pas exercer les professions voulues entre 5 et 8 ans »
« éléments qui font douter de la nouvelle fonction de cadre intégrée récemment »
« techniques de jardinage qui seraient condamnées pénalement si elles étaient pratiquées sur des humains »
« choses que mon fils qui a deux semaines peut faire, qui paraîtraient déplacées si je les faisais moi »
« clichés du monde du rap qui sont des motifs de licenciement en entreprise »
« choses que quelqu’un doit aimer s’il veut mener une vie de super-héros »
« légendes polynésiennes qui pourraient être des pitchs de mauvaises séries z »
et bien sûr « liste de listes possibles »

Charly Delwart est né en 1975 en Belgique. Il a publié aussi Le Circuit (Seuil, 2007).

à l’origine de toute richesse intérieure

posté le | 4 avril 2010 | | 1 commentaire

Pour ne pas compliquer ma fuite, j’ai tout de suite compris que je devrais à tout prix éviter de descendre prendre mon petit déjeuner dans la salle à manger de l’hôtel car il y avait de fortes chances que des membres de l’organisation qui m’avaient invité finissent par découvrir ma présence et m’obligent à intervenir plus tard au centre artistique Desbordes-Valmore. Je ne tenais pas, je ne tenais absolument pas à retarder, ne fût-ce que d’une petite minute, mon retour à Barcelone. Ne m’auraient-ils pas salué ? Je voulais filer à l’anglaise.
Mais il y avait, par ailleurs, le problème de ma timidité. « Tout ce qui est authentique en moi provient de la timidité de ma jeunesse », a écrit, un jour, Manuel da Cunha. Sans savoir très bien ce qu’il avait voulu dire par là, j’ai toujours approuvé cette phrase. Après tout, j’ai toujours considéré la timidité comme une intarissable source de désagréments dans la vie pratique et à l’origine – c’est sûrement la seule – de toute richesse intérieure. Préserver cette richesse est, ce matin-là – inoubliable à cause de son air rafraîchissant -, devenu mon principal objectif à Lyon.
Un écrivain qui n’est pas timide ne vaut rien, me suis-je dit. Puis j’ai pensé que, dans mon cas, le plus sensé était de ne pas faire acte de présence au centre artistique Desbordes-Valmore. Après tout, ce que je désirais le plus était de ne déranger personne. J’étais déjà en proie à une extrême timidité à la seule idée que, ce matin-là, dans la salle du petit déjeuner, je pouvais rappeler à quelqu’un que j’avais passé des heures à Lyon à attendre qu’on se souvienne de moi.
Je retournerais discrètement chez moi. J’ai regardé par la porte vitrée de l’entrée de l’hôtel le monde de liberté et de fuite qui m’était offert de l’autre côté : dans ce monde extérieur, il y avait quelque chose – ce n’était pas que l’orage nocturne – qui semblait avoir radicalement rafraîchi, pacifié le paysage urbain, comme si la vie était devenue, pour un moment, plus aérée et, en même temps, plus proche. Dans quelques heures, il referait beau. Je me suis dit que je verrais tout de la fenêtre du train. J’y passerais la journée et, quand j’arriverais à Barcelone, je ne tarderais pas à donner plus d’ampleur à mes notes en vue d’une théorie générale, plus tard je finirais peut-être même par oser écrire un roman dans lequel cette théorie passerait à la pratique.

Enrique Vila-Matas, Perdre des théories (Christian Bourgois, 2010, p. 57-59)

au salon du livre

posté le | 30 mars 2010 | | 4 commentaires

sous cette peau, croupir

posté le | 16 mars 2010 | | pas de commentaires

Ce lieu que Proust, doucement, anxieusement, vient occuper de nouveau à chacun de ses réveils, à ce lieu-là, dès que j’ai les yeux ouverts, je ne peux plus échapper. Non pas que je sois par lui cloué sur place – puisque après tout je peux non seulement bouger et remuer, mais je peux le « bouger », le remuer, le changer de place -, seulement voilà : je ne peux pas me déplacer sans lui; je ne peux pas le laisser là où il est pour m’en aller, moi, ailleurs. Je peux bien aller au bout du monde, je peux bien me tapir, le matin, sous mes couvertures, me faire aussi petit que je pourrais, je peux bien me laisser fondre au soleil sur la plage, il sera toujours là où je suis. Il est ici irréparablement, jamais ailleurs. Mon corps, c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel, il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps.
Mon corps, topie impitoyable. Et si, par bonheur, je vivais avec lui dans une sorte de familiarité usée, comme avec une ombre, comme avec ces choses de tous les jours que finalement je ne vois plus et que la vie a passées à la grisaille; comme avec ces cheminées, ces toits qui moutonnent chaque soir devant ma fenêtre ? Mais tous les matins, même présence, même blessure ; sous mes yeux se dessine l’inévitable image qu’impose le miroir : visage maigre, épaules voûtées, regard myope, plus de cheveux, vraiment pas beau. Et c’est dans cette vilaine coquille de ma tête, dans cette cage que je n’aime pas, qu’il va falloir me montrer et me promener ; à travers cette grille qu’il faudra parler, regarder, être regardé ; sous cette peau, croupir. Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné. Je pense, après tout, que c’est contre lui et comme pour l’effacer qu’on a fait naître toutes ces utopies. Le prestige de l’utopie, la beauté, l’émerveillement de l’utopie, à quoi sont-ils dus ? L’utopie, c’est un lieu hors de tous les lieux, mais c’est un lieu où j’aurai un corps sans corps, un corps qui sera beau, limpide, transparent, lumineux, véloce, colossal dans sa puissance, infini dans sa durée, délié, invisible, protégé, toujours transfiguré ; et il se peut bien que l’utopie première, celle qui est la plus indéracinable dans le cÅ“ur des hommes, ce soit précisément l’utopie d’un corps incorporel. Le pays des fées, le pays des lutins, des génies, des magiciens, eh bien, c’est le pays où les corps se transportent aussi vite que la lumière, c’est le pays où les blessures guérissent avec un baume merveilleux le temps d’un éclair, c’est le pays où on peut tomber d’une montagne et se relever vivant, c’est le pays où on est visible quand on veut, invisible quand on le désire. S’il y a un pays féerique, c’est bien pour que j’y sois prince charmant et que tous les jolis gommeux deviennent poilus et vilains comme des oursons.
Mais il y a aussi une utopie qui est faite pour effacer les corps. Cette utopie, c’est le pays des morts, ce sont les grandes cités utopiques que nous a laissées la civilisation égyptienne. Les momies, après tout, qu’est-ce que c’est ? C’est l’utopie du corps nié et transfiguré. La momie, c’est le grand corps utopique qui persiste à travers le temps. Il y a eu aussi les masques d’or que la civilisation mycénienne posait sur les visages des rois défunts : utopie de leurs corps glorieux, puissants, solaires, terreur des armées. Il y a eu les peintures et les sculptures des tombeaux ; les gisants, qui depuis le Moyen Âge prolongent dans l’immobilité une jeunesse qui ne passera plus. Il y a maintenant, de nos jours, ces simples cubes de marbre, corps géométrisés par la pierre, figures régulières et blanches sur le grand tableau noir des cimetières. Et dans cette cité d’utopie des morts, voilà que mon corps devient solide comme une chose, éternel comme un dieu.
Mais peut-être la plus obstinée, la plus puissante de ces utopies par lesquelles nous effaçons la triste topologie du corps, c’est le grand mythe de l’âme qui nous la fournit depuis le fond de l’histoire occidentale. L’âme fonctionne dans mon corps d’une façon bien merveilleuse. Elle y loge, bien sûr, mais elle sait bien s’en échapper : elle s’en échappe pour voir les choses, à travers les fenêtres de mes yeux, elle s’en échappe pour rêver quand je dors, pour survivre quand je meurs. Elle est belle, mon âme, elle est pure, elle est blanche ; et si mon corps boueux – en tout cas pas très propre – vient à la salir, il y aura bien une vertu, il y aura bien une puissance, il y aura bien mille gestes sacrés qui la rétabliront dans sa pureté première. Elle durera longtemps, mon âme, et plus que longtemps, quand mon vieux corps ira pourrir. Vive mon âme ! C’est mon corps lumineux, purifié, vertueux, agile, mobile, tiède, frais; c’est mon corps lisse, châtré, arrondi comme une bulle de savon.
Et voilà ! Mon corps, par la vertu de toutes ces utopies, a disparu. Il a disparu comme la flamme d’une bougie qu’on souffle. L’âme, les tombeaux, les génies et les fées ont fait main basse sur lui, l’ont fait disparaître en un tournemain, ont soufflé sur sa lourdeur, sur sa laideur, et me l’ont restitué éblouissant et perpétuel.

Michel Foucault, « Le Corps utopique », Conférence radiophonique, 7 décembre 1966 sur France-Culture. Repris dans Le Corps utopique, les hétérotopies (lignes , 2009, 61 p., p. 9-12)

alors, tu fonces, alphonse !?

posté le | 11 mars 2010 | | 2 commentaires

Bav 00 w

1 – § 981 – Le jeudi 3 août 2000, à 5 heures du matin, un air de fraîcheur modérée entre par la fenêtre à droite de mon e-book couleur mandarine,

1 1 Le jeudi 3 août 2000, à 5 heures du matin, un air de fraîcheur modérée entre par la fenêtre à droite de mon e-book couleur mandarine, que j’ai baptisé(e) Mendy. Nous sommes ensemble depuis presque deux mois et je ne peux pas dire que nous ayons encore véritablement fait connaissance. Le traitement de texte qu’elle arbore, Microsoft word 98 édition Macintosh, m’a demandé un difficile apprentissage
1 1 1 à peine ébauché encore, je l’avoue
1 1 2 j’étais un vieux manipulateur de word 5, et je m’étais arrêté à cet état du logiciel, qui me donnait toute satisfaction, sur ma précédente machine, Madame Performa. En outre l’exemplaire de ce word là, dont j’ai fait l’acquisition
1 1 2 1 je n’avais guère le choix, à vrai dire, comme je le découvris au moment de l’achat
1 1 3 en même temps que de Mendy, bénéficie, si j’ose employer ce terme, d’un « bug »
1 1 3 1 le mot « bogue » que les offices de protection de la langue française me proposent comme alternative au mot anglais, ne me convainc pas : “bogue”, introduit en langue française en 1555, venant du breton est
1 1 3 1 1 d’après le Petit Robert, éd. De 1970
1 1 3 2 « l’enveloppe pîqante de la châtaigne ».
1 1 3 1 2 Je préfère cette proposition orthographique, « pîqante », avec accent circonflexe et omission de « u » après « q », à la version officielle, comme mieux évocatrice de la propriété considérée
1 1 3 3 je ne vois pas de raison de le doubler d’un homonyme,
1 1 3 3 1 que le Petit Larousse compact édition 2000 explique en « Défaut de conception ou de réalisation d’un programme, se manifestant par des anomalies de fonctionnement » et à propos duquel il ajoute, sévère, quoique prudent « SYN. (anglic. déconseillé) : bug »
1 1 4 particulièrement agaçant : si, comme je viens de le faire, je décide
1 1 4 1 et cette décision, dans le cas présent, est uniquement destinée à me permettre la description fidèle de ce que je veux vous expliquer
1 1 4 1 1 je ne me fie pas à ma mémoire, de plus en plus incertaine, particulièrement en ce qui concerne les événements récents survenus dans le monde extérieur à mon crâne
1 1 4 1 1 1 ce qui ne veut pas dire qu’à l’intérieur, cela aille beaucoup mieux
1 1 5 de fermer le « document » que je viens d’inventer
1 1 5 1 et auquel j’ai donné le nom de Bav 00 w
1 1 5 1 1 j’expliquerai cette désignation incessamment sous peu
1 1 6 un message apparaît sur l’écran; dans un rectangle d’intérieur grisé, affublé d’un triangle jaune à gauche contenant un point d’exclamation menaçant et ostentatoire, et je lis ceci : « Voulez-vous enregistrer les modifications apportées à Bav 00 w ? »; jusqu’ici rien que de très habituel !
1 1 7 Le problème est qu’il ne m’est proposé aucune alternative
1 1 8 je ne peux pas faire autre chose que répondre à cette question péremptoirement posée ; on ne me dit pas « oui » (ou « ok »), « non » (ou « annuler »); « on » ne me dit rien. Je ne peux pas refuser de répondre, mais je ne peux répondre que « oui »; indirectement d’ailleurs, en appuyant sur la touche du clavier qui permet d’aller à la suite, si vous voyez ce que je veux dire
1 1 8 1 sinon, tant pis
1 1 9 Pierre Lusson, interrogé par téléphone, a ri
1 1 10 le vendeur de Mendy, interrogé par téléphone, a été agacé
1 1 11 j’en suis là, pour le moment
1 1 11 1 ce bug ou bogue de Mendy est d’autant plus étrange que le même word 98 transféré sur mon autre ordinateur, Alphonse, n’est pas affecté de la même maladie
1 1 11 1 1 sur ce point en tout cas
1 1 11 2 Alphonse est un « portable », sympathique mais lent. D’où son nom : « alors, tu fonces, Alphonse !? »
1 1 11 2 1 j’apprécie vivement cette survivance ou résurgence de la rime dans la langue de tous les jours, qui double un mot (un verbe le plus souvent) d’un prénom qui lui fait écho : « Tu parles, Charles », « Cool, Raoul », « A l’aise, Blaise », « Tranquille, Émile », sont les quatre exemples qui me viennent spontanément sous la plume
1 1 11 2 1 1 si j’ose m’exprimer ainsi

Jacques Roubaud, La Dissolution (NOUS, 2008, incipit, p. 9-11)

la bulle vide du saint-siège désormais vide

posté le | 8 mars 2010 | | 2 commentaires

Le peuple m’a suffisamment comblée en m’appelant Pimpaccia et impia et putain de pape et suceuse d’Innoncent et vamp, vampiria et femme à sceptre et Didi un chasse-mouches, il m’a assez conchiée pour que je puisse lever une armée de Pasquins tout en merde et remplir d’un bout à l’autre le pont Saint-Ange et couper ainsi cette ville de hâbleurs de la bulle vide du Saint-Siège désormais vide d’où l’on veut me chasser. (p. 19-20)

Le pouvoir n’est que de gueule, de la créance d’autrui, le nom qu’on crie dans les rues , rien n’est plus important, quoi qu’on en dise, en mal ou en pis. La colère du peuple n’est rien, se solde avec trois sacs d’or un jour de fête, il est infect. Je n’ai jamais acheté aucun de mes lieutenants, je les ai vendus à eux-mêmes, à leur désir secret, à leur médiocrité, à leur mesure, leur ambition démesurée, et le besoin du maître était dans tous les corps que j’ai rencontrés.
Personne pour me dire pousse-toi de mon soleil.
La vie de cour est une marre puante, j’y ai plongé toutes mes grenouilles. (p. 34-35)

Si elle m’enlève le masque, cette ville de théâtre boursouflé, gonflée d’or et de stuc, hérissée de colonnes roides, de colonnes torses, gravées, plantées d’arcs à tout bout de champ grosse d’elle-même et de ses cirques innombrables, bouches et bouches de marbre purulentes, cette ville d’artifices avec sa grosse verrue dorée, sa perruque poudrée, le Vatican, je l’arrache, cette ville de carnaval continu, cette ville masque qui figura l’empire jusqu’à ce qu’il s’écrase, je l’arrache, cette ville masque que les papes remontèrent sur leur face sous les boucles de la coupole, le gros chapeau triple, la tiare, ce masque devant le monde, si elle me l’enlève, je l’arrache.
Si elle me chasse ; dans les flots je l’emporte.
Si elle m’exile, je l’arrache. (p. 37-38)

Céline Minard, Olimpia (Denoël, 2010, 91 p.)

À l’occasion de la ridicule journée de la femme, une plongée dans la magnifique langue baroque de la malédiction jetée à la face de Rome la bannissant par Olimpia Maidalchini (1592-1657), qui fut un temps « papesse » en lieu et place son beau-frère falot, Innocent X, s’impose.

Céline Minard est née en 1969. Elle a publié aussi :
- R. (Comp’Act, 2004)
- La Manadologie (M.F, 2005)
- Le Dernier monde (Denoël, 2007)
- Bastard Battle (Léo Scheer, Laureli, 2008)

::: Philippe Annocque, « Les voix de Céline Minard » (hublots)
::: Xavier Houssin, « Les mots meurtriers de Céline Minard » (Le Monde)
::: « Diatribe italienne » (L’Alamblog)

il se sent social comme il se sent mortel

posté le | 6 mars 2010 | | 1 commentaire

Le sage considère la société comme une limite. Il se sent social comme il se sent mortel. (p. 38)

L’individualiste peut-il être fonctionnaire ?
Oui. Mais il ne peut pas consentir à toutes sortes de fonctions.

Quelles sont les fonctions dont s’abstiendra l’individualiste ?
L’individualiste s’abstiendra de toute fonction de l’ordre administratif, de l’ordre judiciaire ou de l’ordre militaire. Il ne sera pas préfet ou policier, officier, juge ou bourreau.

Pourquoi ?
L’individualiste ne peut pas être au nombre des tyrans sociaux.

Quelles fonctions pourra-t-il accepter ?
Les fonctions qui ne nuisent pas à autrui. (p. 46)

Comment se conduira l’individualiste avec ses supérieurs sociaux ?
L’individualiste n’oubliera pas que les paroles de ses supérieurs sociaux traitent presque toujours de choses indifférentes. Il écoutera avec indifférence et répondra le moins possible. Il ne fera pas d’objections. Il n’indiquera pas des méthodes qui lui paraîtraient meilleures. Il évitera toute discussion inutile.

Pourquoi ?
Parce que le supérieur social est d’ordinaire un enfant vaniteux et irritable.

Si le supérieur social ordonne, non plus une chose indifférente, mais une injustice ou une cruauté, que fera l’individualiste ?
Il refusera d’obéir.

La désobéissance ne lui fera-t-elle pas courir des dangers ?
Non. Devenir l’instrument de l’injustice et du mal, c’est la mort de la raison et de la liberté. Mais la désobéissance à l’ordre injuste ne met en danger que le corps et les ressources matérielles, qui sont au nombre des choses indifférentes.

Quelle sera la pensée de l’individualiste devant l’ordre ?
L’individualiste dira mentalement au chef injuste : Tu es une des incarnations modernes du tyran. Mais le tyran ne peut rien contre le sage.

L’individualiste expliquera-t-il son refus d’obéir ?
Oui, s’il croit le chef social capable de comprendre et de revenir de son erreur. Presque toujours le chef social est incapable de comprendre.

Que fera alors l’individualiste ?
Devant un ordre injuste le refus d’obéir est le seul devoir universel. La forme du refus dépend de ma personnalité. (p. 48-49)

Han Ryner, Petit manuel individualiste (1903), suivi de « Un sage turbulent » par Bernard Pautrat (Allia, 2010, 80 p.)

Ce petit manuel aux édifiantes questions-réponses, publié en 1903 par le surprenant Han Ryner, de son vrai nom Henri Ner (1861-1938) et que les éditions Allia ont la bonne idée de ré-éditer, est également disponible sur Wikisource.

::: voir aussi ce très riche blog sur Han Ryner

je vase communique avec moi-même

posté le | 5 mars 2010 | | 6 commentaires

Qu’on se le dise : lignes de fuite 2 vase communique ce premier vendredi du mois avec lignes de fuite 3 … merci de mettre à jour vos agrégateurs !

Bien que les températures extérieures demeurent très inférieures à la moyenne souhaitée, j’envisage de sortir d’une longue hibernation et de reprendre ici la publication de billets, à un rythme point trop soutenu tout de même, afin de ne pas risquer le claquage.

C’est encore un peu beaucoup le chantier pour le moment car j’essaie d’importer et de restructurer les contenus épars ici et là tout en ne maîtrisant pas encore parfaitement WordPress : merci d’être patients et indulgents.

bienvenue

posté le | 28 février 2010 | | 4 commentaires



… dans cette nouvelle version des lignes de fuite

ces simagrées de poésie

posté le | 31 janvier 2010 | | 3 commentaires

Il y a beau temps que les esprits éclairés en ont fini avec ces simagrées de poésie. Nous préférons modeler dans la glaise – nous baisser où que nous soyons, ramasser une poignée de Choir et malaxer la matière ici appelée glaise abusivement, mais qui sera de toute façon suffisamment visqueuse et malléable – des copies scrupuleuses de la statue de Yoakam – on trouve même des yeux de poisson dans cette colle -, mais il ne saurait ici être question d’art, entendons-nous bien, ce sont des prières, des rites d’adoration que nous exécutons sans regarder nos mains, le regard tourné vers le ciel. Est-ce Ilinuk enfin, cette blancheur immaculée qui descend sur Choir ? Puis nous baissons les yeux : est-ce la blanche clarté d’Ilinuk qui s’étend maintenant sur Choir ? Hé non ! (p. 104)

Nos artistes sont finalement mieux récompensés de leur peine. Suspendus par la taille à une corde fixée à un mât puis poussés avec force contre un mur blanc sur lequel ils s’écrasent et rebondissent une fois, deux fois, trois fois, les artistes ensanglantés exécutent là, avec leurs tripes aussi bien qu’avec leur tête, des fresques qui ne nous laissent pas insensibles. Si elles ne nous tirent pas des larmes non plus. (p. 161)

Nous travaillons la pierre avec obstination, avec rage, dans le but d’user nos outils, puis nos ongles donc, mais animés surtout par la volonté de parsemer Choir de ruines désolantes. Car jamais nous n’achevons nos constructions – nous n’allons tout de même pas nous installer à Choir ! -, nous les livrons en chantier aux araignées et aux punaises, aux chauves-souris, aux hiboux, aux champignons, aux mousses, aux orties. Sous la lune, Choir paraît presque abandonnée. Nous avons beau savoir – et pour cause (nous sommes tapis derrière les blocs) – qu’il n’en est rien, ce songe fugace nous emplit l’âme d’une joie sauvage. (p. 228)

Nous expérimentons sur une brebis des remèdes à ces lourdeurs de tête et d’estomac qui font de nous des êtres si pesants, créatures des boues et des poussières. Nous lui coupons une première patte : la voici déjà moins assujettie au sol. Nous lui coupons une deuxième patte, et c’est une déception : la brebis s’affaisse (quelle que soit la patte choisie). Hypothèse la plus vraisemblable, que nous devons à Nganamba : dans le feu de nos recherches, nous n’avons pas attendu suffisamment avant de pratiquer la deuxième amputation. La brebis – qui n’est pas un aigle – a défailli, effrayée par cette légèreté nouvelle, le vertige de cet infini qui soudain s’ouvrait pour elle. Il lui faut du temps entre chaque opération afin qu’elle s’adapte ; et il en faudra davantage encore lorsque nous en serons à l’amputation de sa dernière patte, l’ultime amarre. Si l’expérience se révèle concluante, et le contraire serait étonnant, alors nous ouvrirons le protocole à des volontaires humains. Tous les habitants de Choir se sont déjà portés candidats. (p. 229)

Éric Chevillard, Choir (Minuit, 2010)

Quelques citations pour inviter ceux qui n’auraient pas encore découvert les sombres beautés de l’île de Choir a l’explorer au plus vite – et quelques liens vers des critiques, des vraies :

::: « Éric Chevillard : Choir « sans intention » — mais vers le haut ». Entretien avec Roger-Michel Allemand (@nalyses)

::: trois billets chez Didier da Silva (halte là), ici, là et là
::: Philippe Annocque (hublots)
::: François Bon (tiers livre)
::: Christophe Claro (Le Clavier Cannibale II)

::: Erwan Desplanques (Télérama)
::: Éric Loret (Libération)
::: Patrick Kéchichian (La Croix)
::: Isabelle Rüf (Le Temps)

::: et aussi bien sûr L’autofictif, le blog d’Éric Chevillard, dont le deuxième volume de l’édition papier L’autofictif voit une loutre, vient aussi de paraître aux éditions de L’Arbre vengeur.

le trou béant d’un sarcophage en béton

posté le | 20 janvier 2010 | | 1 commentaire

Après l’incident, on s’est occupé de moi. Il y a des intervenants pour ça, des étapes obligatoires, une méthode. J’ai été le cas sur lequel on déroule la procédure, et c’est une chose bien connue que, chaque cas étant unique, celle-ci à un moment ou à un autre doit être adaptée. Dans le domaine particulier des procédures d’urgence, aucun technicien, aucun ingénieur, même le plus inventif, ne viendra à bout du challenge qui consiste à tirer d’une situation toutes les conséquences en termes de risques, à envisager le pire pour en limiter l’impact, le pire dans l’univers des possibles n’étant pas une figure statique, facile à saisir, bien au contraire, en matière de pire on peut toujours faire mieux, et la réalité des incidents qui est riche et complexe est toujours une leçon d’humilité.
Quand au risque nucléaire, le circonscrire à l’enceinte de confinement, idéalement on aimerait bien, on tend vers ça, pour finalement dans la pratique s’en remettre aussi aux statistiques, la probabilité que ça arrive ou que ça n’arrive pas, l’incertitude, son seuil de tolérance, etc., on imagine, des heures et des heures passées à dresser la carte des cas connus et répertoriés ou prévisibles, qui s’enrichit du retour d’expérience, et le reste, l’impondérable, les taches blanches, qu’on ne se représente même pas. Quand l’incident se produit, c’est grave ou c’est moins grave, sur l’échelle INES notée de 1 à 7 de la sûreté nucléaire, ça peut être grave collectivement ou de façon isolée pour un travailleur ou deux, les statistiques intègrent ça aussi, le bien du plus grand nombre et la quantité négligeable. (p. 34-35)

Impénétrable, indestructible. Et ce que l’hermétisme du dehors traduit du dedans. Elle séduit. Disons qu’elle peut séduire. Par ce qui est à l’Å“uvre au cÅ“ur du réacteur dans l’assemblage minutieux des pastilles d’uranium, la fission nucléaire, si simple dans son principe. Par ce qu’elle dit surtout de la maîtrise acquise par l’homme des lois de la matière et de la manière d’en libérer l’énergie. Une énergie colossale, contenue, tout est là, dans un confinement qui ne demande qu’à être rompu pour donner toute sa mesure. En salle de contrôle, un agent appuie sur le frein. Plusieurs freins à disposition. Plusieurs variantes d’un seul principe, l’absorption des neutrons.

Ce qui est à l’Å“uvre au cÅ“ur du réacteur, c’est l’illustration par l’exemple de la fameuse équation d’Einstein, E = mc2, qui met face à face, dans un rapport constant, l’énergie et la masse, deux choses qu’il n’allait pas de soi de rapprocher, l’une établie comme proportionnelle à l’autre, tant il est vrai que rien ne disparaît mais se transforme. Un neutron libre percute un atome. Plus précisément, un atome lourd, uranium ou plutonium, capte au sein de son noyau un neutron libre. Le noyau devient instable, se scinde en deux, et libère deux ou trois neutrons. Parce qu’il perd en masse, sa fission dégage de l’énergie. À l’échelle de l’atome, c’est une énergie considérable. À notre échelle à nous, elle ne le devient que par le principe même de la fission nucléaire qui veut qu’une fois amorcée, la réaction se propage à des milliards d’atomes en quelques fractions de seconde. La sensation de l’homme qui comprend ça, qui sait être le premier dans l’histoire des hommes à le comprendre ? La sensation de cet homme, en l’occurrence une femme, Lise Meitner, réfugiée en Norvège en 1940, à l’instant où l’idée jaillit qu’elle sait être la bonne, d’une portée inimaginable, sans commune mesure avec ce qui a été mis au jour jusqu’ici ? (p. 106-109)

Il se tient debout au bord de la piscine, vide. Il se tient debout en combinaison étanche, heaume ventilé et masque à gaz sous le heaume, incapable de franchir le pas qui lui permettrait d’agripper la rampe, de pivoter, puis de poser son bottillon droit en caoutchouc blanc et semelle crantée sur le premier barreau de l’échelle, en prenant bien garde de ne pas s’enrouler ou entortiller le cordon d’alimentation, une fausse manœuvre qui couperait net l’arrivée d’air au plus mauvais moment, une fois atteint le fond de la piscine ; pour l’instant, en cas d’urgence ou sur un coup de tête, il peut encore agir, arracher le heaume et le masque et respirer librement, mais quinze mètres plus bas, ce qu’un homme sans tenue de protection est surtout libre de respirer, ce sont les gaz et aérosols radioactifs libérés par les parois, tritium, cobalt, césium, etc. Il entend la voix derrière lui, à travers le heaume, qui lui donne l’ordre pour la deuxième fois de descendre. Il ne réagit pas. Il se tient debout, tétanisé, sans rumination, sans conflit intérieur. Devant lui, la piscine. Le trou béant d’un sarcophage en béton, vide. Sous le matériel de manutention peinte en jaune, pont roulant, treuils et mâts de levage, non plus la surface troublante et lisse de l’eau animée par une lumière intérieure, non plus cette eau qui vous tend les bras, dont le charme par la seule magie de sa couleur repousse les hésitations et les craintes, mais une fosse vide et grise dans son cuvelage d’étanchéité. Il ne peut pas descendre. Il sait qu’il ne pourra pas le faire. Il ne le sait pas à la manière d’un bipède doué de parole et raisonnable, mais d’instinct. C’est en engagement massif de tout le corps contre la volonté, si tant est que la volonté, depuis qu’il est entré ici, ait eu son mot à dire. La voix est celle, identifiée du chef d’équipe qui en appelle à la raison. Les gars de la première vague ont eu leur dose. Maintenant c’est à eux de jouer, lui Bernard et ses collègues qui attendent le début de l’intervention habillés comme lui en tenue Mururoa, tant qu’à faire, quitte à devoir y aller, qui voudraient en être déjà débarrassés, et s’impatientent. Un homme le double, suivi d’un deuxième, etc., lentement, avec précautions, ils commencent à descendre. (p. 121-123)

Elisabeth Filhol, La centrale (POL, 2010)

L’écriture lumineuse et rigoureuse de ce premier roman fait éprouver au plus près la fascination pour la centrale, les centrales, le bleu ultraviolet de leurs piscines, l’énergie inouïe enfouie dans leur cœur de béton ; mais aussi l’étrange, rationnelle et inquiétante manière dont y sont organisé le travail et gérées les fragiles ressources humaines ; et, surtout, les émotions des hommes que la centrale dévore et use prématurément, entre excès d’adrénaline et banalisation des gestes, peur de la surdose et peur du chômage, anesthésie et angoisse.

Elisabeth Filhol est née le 1er mai 1965 à Mende en Lozère. Elle travaille dans l’industrie comme audit et analyste financière et vit à Angers.

::: lire les premières pages
::: François Bon
::: Martine Sonnet
::: Nathalie Crom (Télérama)

labyrinthe est mort

posté le | 8 janvier 2010 | | 17 commentaires

Pierre-Auguste Renoir, Jean Renoir dessinant (1901)

Cinquante ans plus tard, le modèle se souvient des conditions précises dans lesquelles ce portrait a été fait : « J’avais exactement sept ans quand le portrait a été peint. Comme je ne pouvais pas aller à l’école parce que j’avais la grippe, mon père en profita pour me prendre comme modèle. Pour que je reste tranquille, il suggéra qu’on me donne un crayon et une feuille de papier ; il me convainquit de dessiner des animaux pendant que lui dessinait mon portrait » (Jean Renoir à John Roberts en 1952, lettre conservée au Virginia Museum of Fine Arts de Richmond).

Non, je ne suis pas entrée en hibernation (quoique…) ; mais j’ai entrepris de configurer sous spip un nouveau site dont je ne donne pas l’adresse car elle devrait changer et parce qu’il est encore complètement en chantier : je découvre (non sans peine) les joies des squelettes, boucles et autres noisettes du logiciel au polatouche, et cela prend du temps !

Je ne sais pas encore ce que ce site deviendra mais j’aimerais y reprendre certains des contenus de mes deux blogs successifs, (con)science(s) et lignes de fuite, et aussi de labyrinthe : vous avez sans doute remarqué que ce site cacochyme (11 ans, rendez-vous compte !) était en coma dépassé depuis quelque temps déjà. En essuyant une petite larme, je le déclare officiellement mort, mais il restera pour l’instant en ligne à l’état d’archive 1999-2009.

meilleurs jeux

posté le | 1 janvier 2010 | | 16 commentaires

Meilleurs boeufs
dit le pâtre
Meilleurs deux
dit le matheux
Meilleurs feux
dit l’amoureux
Meilleurs gueux
dit le hère
Meilleurs jeux
dit l’enfant
Meilleurs meuhs
dit la vache
Meilleurs noeuds
dit le marin
Meilleurs peus
dit l’ascète
Meilleurs queux
dit le Maître
Meilleurs voeux
dit celui qui n’a rien d’autre à faire.

Paul Fournel, Anthologie de l’OuLiPo (Gallimard, Poésie, 2009, p. 452)

un fil d’Ariane qui ne mène nulle part

posté le | 30 décembre 2009 | | pas de commentaires

Et le corps ébloui se diffracte, et s’abîme – il se perd, dans les innombrables fragments (des bris de verre, déboîtant la lumière) d’une bouteille que la main, ainsi, n’a plus tenue. On ne sait pas de quoi cet aveugle au miroir impossible mourra de s’aimer trop s’il écoute l’hymen de l’océan déchirer sa membrane au coin des éboulis et, par ces béances, se disperser les légendes du monde, ou (…)

Un écho lui tiendrait lieu d’origine (sur la peau des éclaboussures de vin en retracent la mémoire, le sang des mythes)

La main inutile, à la prise d’un schème où gazouillait jadis Tout, aboli, reste le noeud d’un hymne sans chiffre. Je dis : ouvre ta gorge, Popée, chante. (p. 16)

Popée va-t-en mêler tes larmes d’aveugle aux gouttes délogées qui payent, de honte et en silence, la rançon du chaos, – presque rien. Mais j’oublie que tu saignes, toi aussi, et tu dis : je suis le clochard de l’Être. Que le sang de personne que tu laisses derrière toi est un fil d’Ariane qui ne mène nulle part, sinon à la déchirure elle-même ? Que tu vis dans les éclats. Pas dans un labyrinthe.

Autour, la boue remplace la terre. Doucement, ses pieds s’engouffrent au fond des herbes vierges, coloriés par la vase. Il disparaît derrière les falaises – je chante. (p. 19)

Pierre Vinclair, Barbares (Flammarion, Poésie, 2009)

« Un triptyque composé d’une épopée, d’une tragédie et d’un cantique », selon l’auteur.

Pierre Vinclair est né en 1982 à Aurillac. Il enseigne la philosophie à Rennes et a publié :
- L’Armée des chenilles : roman (Gallimard, 2007)
- Ce monde en train : recits (La Part commune, 2009)

Il est actuellement en résidence à la villa Kujoyama, à Kyoto, où il tient un blog, Pierre Vinclair au Japon.

::: l’analyse critique de ce recueil par Florence Trocmé, la notice Poezibao et d’autres extraits

::: un poème sur ré pon nou, le blog des éditions du corridor bleu, et un autre chez libr-critique.

lire en profondeur

posté le | 26 décembre 2009 | | 1 commentaire

Monsieur Kraus quitta le journal de bonne humeur. Il savait que, par les temps qui couraient (à reculons ? de travers ?), « la seule façon objective de commenter la vie politique, c’était d’en faire la satire ». (p. 9)

Le Chef aimait le changement parce qu’il n’aimait pas rester à ne rien faire. Et il n’aimait pas rester à ne rien faire parce qu’il aimait le changement. Telle était sa position sur la question. Le Chef pouvait faire siennes des positions différentes, mais sur d’autres sujets. Sur le fait de rester à ne rien faire ou de passer à l’action, il avait adopté cette position. Ces deux positions.

Il essayait d’alterner. Il tirait fierté tantôt de l’une, tantôt de l’autre. Le Chef disait :

- On appelle ça la propriété commutative du langage. De même que deux plus trois égale trois plus deux, ne pas aimer rester à ne rien faire égale aimer le mouvement. Tout comme aimer le mouvement égale ne pas aimer rester à ne rien faire. Je ne sais pas si vous m’avez bien compris.

Les deux Assesseurs avaient compris.

- Donc, dit le Chef, en, désignant l’un d’eux, vous !

- Moi ?

- Oui, vous !

- Qu’est-ce que j’ai fait ?

- Rien. C’est justement le problème. Il faut faire quelque chose. On ne peut pas rester sans rien faire. Je vous ai déjà expliqué l’idée de propriété commutative ?

- Oui, Chef. On a adoré ! Ça fait cinq. Trois, plus deux, ça fait cinq.

- Visiblement, vous n’avez rien compris. Ce qui importe, ce n’est pas le résultat, c’est le mouvement. Vous saisissez ?

Les deux Assesseurs avaient parfaitement saisi. Pour la deuxième fois.

- Bien. Maintenant, tous les deux, vous allez vous asseoir et vous allez taper par terre avec vos pieds, sans relâche, jusqu’à ce que je vous dise d’arrêter. Allez, vous tapez jusqu’aux prochaines élections !

- Quelle belle idée, Chef. (p. 25-26)

- De ce côté-là, des hommes obéissant aux ordres du Chef tirent sur les oiseaux les plus lents, dit monsieur Kraus.

De ce côté-ci, le Chef ramasse un ou deux oiseaux blessés et, au vu et au su de tous, décide de les soigner, avec dévouement, en se consacrant exclusivement, jour après jour, à leur complet rétablissement. Sauver au moins l’un de ces oiseaux devient alors une obsession.

Un homme ingénu pourra penser qu’il eût été plus simple de commencer par ne pas donner l’ordre de tirer sur les oiseaux. Pourtant, l’année suivante, le processus se répétera. (p. 49)

- Lire en profondeur… murmura monsieur Kraus.

Un politicien ne lit pas de livres, dans le meilleur des cas il lit les titres. Avec les gens, il fait pareil. (p. 101)

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Kraus et la politique (Viviane Hamy, 2009)

Toujours aussi savoureux que les deux volumes précédemment traduits, Monsieur Valéry (Viviane Hamy, 2008) et Monsieur Calvino et la promenade (Viviane Hamy, 2009), la suite des évocations par Gonçalo M. Tavares des habitants de son « bairro » en forme de bibliothèque idéale. Le « Chef » évoque furieusement certain(s) dirigeant(s) actuel(s) de notre pays, et, dans ce volume-ci, on trouve en prime une postface d’Alberto Manguel.

dans l’espèce le corps te persécute

posté le | 23 décembre 2009 | | pas de commentaires

S’il ne faut plus dire
La sentence ou le panthéon
La mort ou le rat

En l’espèce,
Plus fin que l’homme, l’âme, la triste,
Plus illustre que les crustacés
Plus tenace que les abeilles hésitantes

S’il ne faut plus dire
Les espèces ou la multiplicité
L’un dans l’autre,
La fuite en contre-jour (p. 17)

Et s’il fallait dire les signes de la parole,
Et s’il fallait être la parole par son silence,

Parce que, dans l’espèce, le corps
Te persécute, il me faut lui signifier
Qu’il est une mer des tremblements,
Un lieu d’être en son absence,
Une excitation, c’est-à-dire,
Un refus qui se nie infiniment,
Un corps meurtri,
Rouleau d’algues et de rats tremblants,
Qui se rongent, la carcasse, qui se tremblent,

Absente figure de l’espèce,
Il n’y a plus d’espèce,
Que son témoignage (p. 43-44)

Mathieu Brosseau, L’espèce (Mots Tessons, 2009)

Aux éditions Mots Tessons également, un joli petit livre 10 par 15 qui arpente les espaces de l’espèce en posant successivement deux questions :
« Et s’il ne fallait plus dire
Que les signes du silence ? » (p. 15)
« Et s’il fallait dire l’absence
Quels seraient les signes du silence ? » (p. 37)

Avec une belle préface de Fabrice Thumérel, dont on peut lire aussi un article dans libr-critique.

Mathieu Brosseau est né le 23 décembre 1977 à Lannion. Il est bibliothécaire à Paris et anime la revue en ligne plexus-s.
Il a publié :
- L’Aquatone (La Bartavelle, 2000)
- Surfaces : Journal perpétuel (Caractères, 2003)
- Dis-moi (La Rivière échappée, 2008)
- La Nuit d’un seul (la Rivière échappée, 2009
- UNS (publie.net, 2009)

::: le site / blog de Mathieu Brosseau

essaimer comme dispositif ou colonie

posté le | 23 décembre 2009 | | pas de commentaires

Il y a des phrases qui façonnent et celles qui racontent. Les premières appellent la constance, les secondes le changement. Le langage définit ainsi deux manières de vivre : apprendre à obéir, ou apprendre à naître. Passé le cap de choisir, arrive la littérature dépourvue de fonction, et la solitude heureuse. Avec elles, la liberté de se tromper, comme celle de quitter l’humain pour l’animal. (p. 11)

Ce ne sont ni le corps, ni l’esprit, qui parlent, mais leurs masses fondues sous le blindage d’une fonction commune, partagée entre ligne de défense et ligne de front. Quelqu’un agite la langue entre l’index et le majeur en V. Il reprend cette idée de fusion, de communion, mais de façon obscène, comme l’y pousse son statut, et la présence des autres subalternes. (p. 13)

Nullité de la tentative qui prétendrait dépasser la description, nullité de la description. Ecrire ne se peut qu’en l’absence d’histoire. Il ne s’agit pas de raconter, mais d’occuper une position, et d’implanter des racines, ou des neufs, sans considération pour l’idée de patrie, d’antériorité, de bon droit. Se précipiter sur chaque terre vierge à portée. Essaimer, ne plus exister en tant que personne, mais comme dispositif, essaim ou colonie. L’affirmation de soi disparaît au profit d’une obstination collective où les relations se nouent et se dénouent à la vitesse de l’éclair. Explosions d’écailles, horde filandreuse, étirée le long du fleuve dont la boucle brille au soleil ; il semble qu’un pouvoir opère encore, mais rien ne dit qu’il concerne les humains. Des milliards de sardines font un va-et-vient au large de l’Afrique australe, portées par un réflexe fossile qui les menait jadis très loin, vers le nord, lorsque les eaux glaciaires emplissaient les océans, mais qui les pousse désormais au-devant des courants chauds de l’équateur, contre lesquels elles rebondissent avant de faire demi-tour, livrées aux prédateurs, baleines, requins, dauphins, phoques, cormorans et toutes sortes de poissons tropicaux affamés. Comme ce banc innombrable, l’écriture perpétue l’éclosion de vies aberrantes et sacrifiées. Quelle que soit la langue, les mots parasitent un hôte aveugle sourd et muet, un mouvement sans corps, mais tangible comme le sexe. Surgi du fond des âges, ce vecteur pointe son épine sur les troupeaux agenouillés. Arrosé de beurre fondu, de blé cuit avec de la viande, il est couvert de mouches dont les yeux sont nos étoiles. Peu importe qu’on soit d’ici ou d’ailleurs, nos sacs sont vides et nos chèvres sont sèches à force de marcher. Nous nous sommes lavés dans la mort, mais le monstre ne laisse sortir personne (p. 15)

Philippe Rahmy & Stéphane Dussel, Cellules souches (Mots Tessons, 2009)

Une écriture pleine de lignes de fuite pour dire les lignes de défense, les lignes de faille et les lignes de front du corps et de l’esprit.

Philippe Rahmy est né le 5 juin 1965.
Il est l’un des membres fondateurs de remue.net et a publié notamment :
- Mouvement par la fin. Un portrait de la douleur (Cheyne, 2005)
- Demeure le corps. Chant d’exécration (Cheyne, 2007)
- SMS de la cloison (publie.net, 2008).

Il vient de créer son blog, kafkaTransports. Fret littéraire, au titre tout aussi magnifique que celui du présent livre.

Cellules souches est l’un des premiers livres des éditions Mots Tessons, créées par Armand Dupuy et Stéphane Dussel.

::: un article de Fabrice Thumérel (libr-critique)

dans la prostration du langage

posté le | 20 décembre 2009 | | 1 commentaire

Aujourd’hui, la litanie de l’époque est éloquente.
« C’est la crise pour tout le monde. La crise financière secoue les économies. Elle modifie notre existence. Comment faire pour l’affronter ? Elle altère de deux points le moral des Français. Il va falloir adapter nos modes de vie. La fin de la crise n’est pas pour demain. Elle est pour demain. La crise de système est devenue une crise de confiance. »
Toutes ces phrases d’experts autoproclamés, que vous entendez dans les médias, ont pour point commun de ne spécifier aucun contexte. Je peux aussi bien remplacer le mot « crise » par le mot « dieu » ou par le mot « diable », une question demeure : avez-vous une quelconque prise sur la situation que désigne ce mot ? Si je reprends la dernière phrase, soit « La crise de système est devenue une crise de confiance », pouvez-vous vous projeter distinctement dans ce « système », et comprendre les liens réels qui le relient à votre existence ? Quant à cette « crise de confiance », elle n’est pas plus claire. Qu’est-ce que cet environnement glauque, sans localisation précise, où votre confiance serait en berne ? Enfin, qu’est-ce que cette conversion d’une raison systémique en raison psychologique ? Le manque de précision est évident. De quoi parle-t-on au juste? Ces mots ne font référence à aucun contexte. Ce sont des coquilles vides, qui planent très haut dans l’éther.
Mais personne ne relève ces carences. Dès le petit déjeuner, à la radio, ces phrases diffusent une angoisse sourde, qui vous retient de clarifier leur usage. Elles vous intimident et réduisent à néant votre potentiel critique face à ce qui apparaît comme un incommensurable et affligeant déterminisme. La crise existe comme les monstres sous les lits des enfants. Lorsque vous reprenez ensuite ces arguments pour les échanger dans des conversations ordinaires, vos propos intimidés deviennent à leur tour intimidants. Ils rendent illégitime la critique sociale, et subsidiaires les questions touchant essentiellement au vivre-ensemble. C’est ainsi que prend forme le consensus de crise : dans la prostration du langage. C’est ainsi que toute disposition individuelle à la vulnérabilité psychologique est travaillée au corps par le langage ordinaire, par ces mots qui n’ont l’air de rien.
À un degré plus hollywoodien encore, cette intimidation peut devenir un véritable instrument de communication, comme en attestent les récents propos d’un ministre :
« Je crois qu’il est très malvenu d’aller manifester dans la rue alors que nous sommes en pleine crise (…) il faudrait plutôt penser à se serrer les coudes. »
Cette phrase vous atteint en vous culpabilisant. Sa rhétorique de l’urgence vous fait percevoir que vous êtes, contre votre volonté, membre de l’environnement de la crise. Mais pour que cette perception soit optimale, elle doit rester imperméable au langage clarifié. Vous pourrez bien vous offusquer de ces propos, ils vous atteindront profondément. Ils vous intimideront et vous plongeront dans cette « nuit sans fin », inexprimable et inconcevable. Une fois de plus : où vos mots s’éteignent, la crise apparaît. Pourtant, avec un peu d’acuité, le message hollywoodien de ce ministre pourrait facilement être retourné dans quelle mesure l’illusion métaphysique d’un déterminisme affligeant nommé crise est réalisé et entretenu afin de vous empêcher de descendre dans la rue pour rappeler aux dirigeants de ce pays que vous n’êtes pas responsables de la crise et n’avez pas à en faire les frais ?
Vous n’êtes pas responsable de la crise et n’avez pas à en faire les frais. Soit, mais se dégager de cette responsabilité suppose désormais de parvenir à identifier les conditions de sa vulnérabilité au niveau individuel. Par-delà le clivage opposant l’angoisse vécue au quotidien et le divertissement qui la rend supportable, une alternative critique consiste à reprendre le cours de la conversation pour tenter de désigner la « nuit sans fin » qui vous terrifie. Déjouer l’illusion métaphysique du langage permet d’identifier les limites de la crise économique mondiale à l’échelle I. Les effets désastreux constatés dans la vie de chacun sont les fruits d’arrangements qui n’ont rien d’ésotérique. Ces dérives financières s’inscrivent dans des pratiques réelles qui prennent forme dans des lieux réels, comme ceux que fréquente le ministre cité plus haut : des salles de conseil d’administration de multinationales ou de banques, des conseils des ministres, des salles de réunion des grands de ce monde (Fonds Monétaire International, Banque mondiale, G20, etc.), des lieux plus informels dévolus à la réflexion ou à l’apprentissage de la gestion de crise, etc. De même, le mot « bourse » ne désigne pas un événement qui cause votre perte, mais un lieu identifiable sur une carte, un lieu où l’on spécule, avec des salles de conférences, de séminaires, des bars lounge où l’on parle clairement de l’état du monde. Ceux qui occupent de tels lieux succombent moins que vous à l’illusion métaphysique de la crise. L’intimidation y est plus rare, le langage n’y connaît pas de fin. Ceux-là savent que la crise n’est pas satellisée dans un ciel métaphysique, qu’elle n’est qu’une illusion résultant d’un consensus d’intimidation qui interdit d’investir pratiquement en mots et, par là, en actes, les lieux où se noue le théâtre des opérations.
Si, pour reprendre les mots de Claude Lévi-Strauss, « la crise est bonne à penser », il reste à définir le cadre et la démarche de cette réflexion. Laisser ce projet aux sciences économiques et aux sciences politiques revient à occuper un niveau hollywoodien qui contribue à entretenir l’illusion métaphysique. L’existence de chacun ne se renouvellera pas en profondeur sans une clarification régulière de l’usage qui est fait du langage ordinaire. Wittgenstein avait, en son temps, assigné ce projet à la philosophie – ce qui constitue sa profonde modernité. Cet accès à la raison anthropologique de la crise n’est pas la chasse gardée d’une élite de spécialistes. Elle est une discipline de vie, une lanterne pour avancer dans les marais de ce que les historiens et les politiciens nomment « civilisation ». Lorsque les mots seront clairement prononcés, le temps sera venu de ne plus se faire d’illusions.

Éric Chauvier, La Crise commence où finit le langage (Allia, 2009, p. 40-46)

::: voir aussi : C’est que du bonheur (Allia, 2009)

la moindre des politesses

posté le | 13 décembre 2009 | | 2 commentaires

Si l’on peut s’imaginer avoir quelque chose d’important à dire, la moindre des politesses consiste à faire sentir ― sans insister ― qu’on en doute sérieusement.

Didier da Silva, « Pense-bête »

::: sur son nouveau blog Halte là : si comme moi vous étiez jadis fan des Idées heureuses et que vous ne l’avez pas encore découvert, précipitez-vous !

::: quant au dessin, il est de François Matton : si vous ne connaissez pas encore son « blog à dessin », Tout va bien, je vous conseille aussi fortement une visite.

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