Claude Simon (2002)

de | 9 mai 2015

Christine Genin. « Claude Simon ».  Dictionnaire mondial des Littératures. Textes réunis par Pascal Mougin et Karen Haddad-Wotling. Paris : Larousse, 2002, 1018 p.

SIMON (Claude), romancier français (Tananarive 1913). Il naît le 10 octobre 1913 à Madagascar, où son père, Antoine Simon, fils de paysans du Jura, est officier colonial. Le 27 août 1914, celui-ci est tué au combat près de Verdun. Simon passe son enfance à Perpignan où sa mère, Suzanne de Namiel, décline et meurt d’un cancer en 1924. Ensuite interne au collège Stanislas à Paris, il abandonne très vite la préparation à l’Ecole Navale pour suivre les cours de peinture d’André Lhote : « Livré à lui-même, héritier d’une modeste fortune qui le dispense toutefois d’avoir à gagner sa vie, il mène celle-ci d’une façon paresseuse ». En 1936, il rejoint les républicains espagnols à Barcelone pour convoyer des armes. En 1939, il est mobilisé le jour anniversaire de la mort de son père : le 17 mai 1940, son régiment de cavalerie est anéanti et son colonel abattu ; prisonnier en Saxe, il s’évade fin octobre.

Le Tricheur, commencé en 1939, terminé en 1941, est publié en 1945. Suivent Gulliver (1952) et Le Sacre du printemps (1954). Simon renie comme autant de tâtonnements ces premiers romans influencés par Faulkner et l’existentialisme. La Corde raide (1947) est un texte autobiographique méditatif et fragmentaire. Son écriture subit une « mutation » lors d’une tuberculose (1951) : « J’ai vécu durant cinq mois allongé. Avec pour seul théâtre une fenêtre. Quoi ? Que faire ? Voir (expérience de voyeur), regarder avidement. Et se souvenir. ». Il rejoint par ailleurs chez Minuit l’école naissante du Nouveau Roman, et, avec Le Vent (1957), trouve sa manière propre : la « tentative de restitution » d’une mémoire fragmentaire, lacunaire et constamment mise en doute. L’Herbe (1958) met en scène, autour du personnage de Georges, une famille proche mais distincte de celle de Simon, qui élabore peu à peu sa phrase foisonnante et baroque.

« description fragmentaire d’un désastre »

Ce titre envisagé pour La Route des Flandres (1960), pourrait définir l’ensemble d’une l’œuvre hantée par la conscience du désastre, personnel et collectif. Au présent d’une conscience traversée d’images, d’émotions, d’hypothèses, de souvenirs ébauchés et de dialogues reconstitués, Georges se remémore la débâcle de 1940 telle que Simon l’a vécue. Née de l’image obsédante de son officier mourant sabre au clair, à cheval face aux blindés, une interrogation quasi philosophique (« mais comment savoir, que savoir ? ») débouche sur le constat de l’impossibilité de comprendre la réalité. Le Palace (1962) explore l’expérience de la guerre d’Espagne.

Histoire (prix Médicis 1967) transcrit le flux de conscience d’un narrateur proche de l’auteur durant une journée : la remémoration de son enfance et l’impossible reconstitution de la relation entre ses parents (à partir de cartes postales envoyées par son père des colonies) sont portées par un flux d’images, de citations, de jeux de mots et de métaphores, dans un texte dont le fil logique est sans cesse coupé mais qui demeure d’une rare cohérence. La Bataille de Pharsale (1969) convoque une intertextualité généralisée et complexe et de multiples représentations picturales (Poussin, Dürer, Brueghel, Ucello, Della Francesca…) dans une « bataille de la phrase » où les procédés de coupe se radicalisent.

Sous la férule formaliste de Jean Ricardou, toute interprétation référentielle est exclue durant les colloques de Cerisy consacrés au Nouveau Roman (1971) et à Simon (1974), qui théorise sa pratique (Préface à Orion aveugle, 1970, « La fiction mot à mot », 1971) en insistant sur la combinatoire (« arrangements, permutations, combinaisons ») à partir des « carrefours de sens » des signifiants. Délaissant l’exploration du passé pour mettre en scène le présent des « aventures de l’écriture », il mobilise sa vaste culture picturale et s’inspire des techniques du cinéma et du collage pour générer des fictions à partir de descriptions. Les « pré-textes » picturaux des Corps conducteurs (1971) engendrent un collage chaotique de corps traversés par le mouvement du texte. Triptyque (1973) imbrique trois histoires en une triple mise en abîme impossible (chacune apparaît comme reproduction dans les deux autres). Leçon de choses (1975) s’interroge sur la construction/déconstruction du texte/d’une maison.

Les romans des années 1980 voient la « disparition progressive du fictif » et reviennent explorer la mémoire personnelle et familiale, dans des compositions de nature musicale (exposition des thèmes, développement, reprises, amplifications, modulations). Les Géorgiques (1981) confronte les récits de trois combattants qui écrivent : l’ancêtre conventionnel et régicide, Lacombe-Saint-Michel, écrit lettres et journal, le jeune anglais à Barcelone réécrit le récit autobiographique de George Orwell, la Catalogne libre, le brigadier de 1940 est à la fois Simon et son personnage Georges. La consécration du Nobel de littérature en 1985 surprend (il se trouve même des critiques pour s’en indigner) tant la discrétion médiatique de Simon accentue la confidentialité d’une œuvre perçue comme illisible. Le Discours de Stockholm (1986) expose ses idées sur le roman.

L’Acacia (1989), d’abord sous-titré « une éducation sentimentale », s’ouvre sur l’image d’un enfant cherchant avec sa mère la tombe de son père dans les ruines de la guerre de 1914 et se termine sur celle d’un jeune homme revenu de la déroute de 1940 qui se met à écrire. Entre les deux, une tapisserie de souvenirs personnels et de légendes familiales se tisse autour du mélodrame parental : sa mère, riche et indolente jeune femme, tombant amoureuse d’un fils de paysans pauvres devenu officier grâce au sacrifice de ses deux sœurs, l’épousant malgré sa famille, avant de le voir emporté par la guerre et de mourir de chagrin : « À quoi bon inventer quand la réalité dépasse à ce point la fiction ? »
Le Jardin des plantes (1997) décrit la mémoire comme un jardin, un espace qui n’est plus la nature (le vécu) mais une nature déconstruite puis reconstruite par l’écriture. Pour restituer la mémoire en ruines ou en parcelles d’une existence et d’un siècle éclaté, Simon adopte une disposition typographique déconcertante, le morcellement du texte en fragments de taille variable juxtaposés sur plusieurs colonnes. Le Tramway (2001), métaphore du chemin de la vie, va et vient entre deux temps (celui d’un vieil homme malade et celui d’un enfant dont la mère « agonis(e) lentement », sur une « liseuse » qui laisse peut-être entendre le souhait d’écrire pour cette lectrice là, à jamais absente) en une peinture très proustienne d’un temps perdu.

« portrait d’une mémoire »

Chacun des romans de Simon donne à lire une cartographie différente de la même mémoire, transformée et actualisée par le travail de la langue. D’un livre à l’autre, il convoque souvenirs de famille, souvenirs personnels, souvenirs de souvenirs, souvenirs de la lecture et de l’écriture d’autres livres, pour faire et refaire l’inventaire d’un matériau autobiographique résistant que ces reprises, corrections, réécritures n’épuisent jamais, tant sont grande son exigence critique et aiguë sa conscience de la transformation des souvenirs au fil du temps.

Celui dont la première ambition était d’être peintre considère le regard, un regard « avide », comme le sens privilégié de la mémoire. Des références artistiques extrêmement riches et diverses nourrissent dans ses romans des descriptions si méticuleuses qu’elles révèlent l’« aspect inconnu vaguement effrayant » que prend le réel visible dès lors qu’on le regarde vraiment. La référence à la peinture a aussi pour fonction de dénoncer la chronologie artificielle du langage linéaire : « J’écris mes livres comme on ferait un tableau. Tout tableau est d’abord une composition ».

Tout le « magma d’émotions » qu’est la mémoire, en effet, se présente en même temps à la conscience. La phrase simonienne rend sensible cet afflux : longue, sinueuse, englobante, insistante, proliférante, elle charrie une multitude de sensations et de détails ; truffée d’incises, de parenthèses, d’ajouts, de corrections, de digressions, indéfiniment reprise et recommencée, rarement balisée par les marques habituelles (liaisons absentes, ponctuation lacunaire, participe présent qui efface les repères temporels), elle est animée par le désir, qui lui confère sa force poignante et lyrique, de transcrire avec exactitude les mouvements de la conscience.

Paradoxalement, l’écriture s’assigne aussi pour mission de reconstruire, d’organiser en une structure cohérente cette réalité chaotique. Les « transports de sens » engendrés par les jeux sur les signifiants, les métaphores et les comparaisons, restituent les connexions, le « réseau de correspondances », qui constituent la structure de toute mémoire. Chaque roman fait en outre l’objet d’un montage rigoureux, d’une composition très étudiée qui tentent, tout en sachant que cet effort est vain, de conférer un sens aux innombrables « tableaux détachés » qui composent la fresque complexe et lacunaire, subjective et universelle, de la mémoire.

Bibliographie critique

Didier Alexandre, Le Magma et l’horizon : essai sur la Route des Flandres de Claude Simon, Klincksieck, 1997.
Bernard Andrès, Profils du personnage chez Claude Simon, Minuit, 1992.
Michel Bertrand, Langue romanesque et parole scripturale : Essai sur Claude Simon, Presses Universitaires de France, 1987.
Claude Simon, Entretiens, 31, 1972.
Claude Simon, Revue des Sciences Humaines, textes réunis par Guy Neumann, 220, octobre-décembre 1990.
Claude Simon : Chemins de la mémoire, textes réunis par Mireille Calle, Presses Universitaires de Grenoble, 1993.
Claude Simon 1 : À la recherche du référent perdu, textes réunis par Ralph Sarkonak, Lettres Modernes Minard, « Revue des lettres modernes », 1994.
Claude Simon 2 : L’Écriture du féminin/masculin, textes réunis par Ralph Sarkonak, Lettres Modernes Minard, « Revue des lettres modernes », 1997.
Claude Simon 3 : Lectures de Histoire, textes réunis par Ralph Sarkonak, Lettres Modernes Minard, « Revue des lettres modernes », 2000.
Annie Clément-Perrier, Claude Simon : la fabrique du jardin, Nathan, 1998.
Lucien Dällenbach, Le Récit spéculaire, Seuil, 1977. Claude Simon, Seuil, « Les contemporains », 1988.
Brigitte Ferrato-Combe, Écrire en peintre : Claude Simon et la peinture, Grenoble : ELLUG, 1998
Christine Genin, L’Expérience du lecteur dans les romans de Claude Simon. Lecture studieuse et lecture poignante, Champion, 1997. L’Écheveau de la mémoire : la Route des Flandres de Claude Simon, Champion, « Unichamp », 1997.
Véronique Gocel, Histoire de Claude Simon : écriture et vision du monde, Peeters, 1996.
Sophie Guermès, L’Écho du dedans : essai sur la Route des Flandres de Claude Simon, Klincksieck, 1997.
Peter Janssens, Claude Simon : Faire l’histoire, Villeneuve d’Ascq : Presses Universitaires du Septentrion, 1998.
Jean-Yves Laurichesse, La Bataille des odeurs. L’espace olfactif des romans de Claude Simon, L’Harmattan, 1998.
Patrick Longuet, Lire Claude Simon. La polyphonie du monde, Minuit, 1995.
Pascal Mougin, Lecture de L’Acacia de Claude Simon : l’imaginaire biographique, Lettres modernes, 1996. L’Effet d’image. Essai sur Claude Simon, L’Harmattan, 1997.
Guy A. Neumann, Échos et correspondances dans Triptyque et Leçon de choses de Claude Simon, Lausanne : L’Âge d’homme, 1983.
Nathalie Piégay-Gros, Claude Simon : Les Géorgiques, Presses Universitaires de France, « Études littéraires », 1996.
Catherine Rannoux, L’Écriture du labyrinthe : Claude Simon, la Route des Flandres, Orléans : Paradigme, 1997.
Cora Reitsma-La Brujeere, Passé et présent dans les Géorgiques de Claude Simon : étude intertextuelle et narratologique d’une reconstitution de l’histoire, Amsterdam : Rodopi, 1992.
Jean Ricardou, « Un ordre dans la débâcle », Critique, 163, décembre 1960, « La Bataille de la phrase », Pour une théorie du Nouveau roman, Seuil, 1971.
Jean Ricardou (textes réunis par), Lire Claude Simon, reprise de Claude Simon : analyse, théorie (Colloque de Cerisy du 1 au 8 juillet 1974), Les Impressions Nouvelles, 1986.
Gérard Roubichou, Lecture de L’Herbe de Claude Simon, Lausanne : L’Âge d’homme, 1976.
Ralph Sarkonak, Les Trajets de l’écriture : Claude Simon, Toronto : Paratexte, 1994.
Claude Simon, notice autobiographique, p. 401-403 dans Le Dictionnaire: Littérature française contemporaine, sous la direction de Jérôme Garcin, François Bourin, 1989.
Sites de l’écriture (Les) : Colloque Claude Simon (Queen’s University, 30 octobre 1993), textes réunis par Mireille Calle-Gruber, Nizet, 1995.
Sur Claude Simon (Colloque de Genève les 14 et 15 novembre 1986), Minuit, 1987.
Stuart Sykes, Les romans de Claude Simon, Minuit, 1979.
Pierre Schoentjes, Claude Simon par correspondance : les Géorgiques et le regard des livres, Genève : Droz, 1995.
La Terre et la guerre dans l’œuvre de Claude Simon, Critique, 414, novembre 1981.
François Thierry, Claude Simon : une expérience du temps, CDU SEDES, 1997.
Michel Thouillot, Les Guerres de Claude Simon, Presses universitaires de Rennes, 1998.
Dominique Viart, Une mémoire inquiète : La Route des Flandres de Claude Simon, Presses universitaires de France, 1997.

HISTOIRE, roman de Claude Simon (1967). À partir d’une collection de cartes postales ( « lucarnes rectangulaires » qui permettent une échappée sur la « terre bigarrée » ) adressées à sa mère, et à travers l’évocation banale d’une journée d’un quinquagénaire que des embarras d’argent font revenir dans la maison de son enfance pour y vendre quelques meubles et quelques lopins de terre, une autobiographie qui cherche l’universel : un collage minutieux et complexe destiné à rendre « la perception confuse, multiple et simultanée du monde » et que résume l’exergue emprunté à Rilke : « Cela nous submerge. Nous l’organisons. Cela tombe en morceaux. Nous l’organisons de nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux. » Seule la mémoire structure l’espace.

ROUTE DES FLANDRES (la),  roman de Claude Simon (1960). La débâcle de 1940 vue, ou plutôt ressentie, par un homme qui se laisse pénétrer par les images de la guerre, les souvenirs de sa famille, les voix de ses camarades. Dans ce flot continu – comme l’armée en débandade, comme les réfugiés qui se pressent – d’émotions et d’événements fragmentaires, l’écriture refuse son rôle traditionnel de lien, de raccord. Claude Simon n’est pas un archéologue qui comble les lacunes d’un monument en ruine. Comme dans une fugue, il entrelace des voix éparses, le livre prenant l’aspect quasi « talmudique » d’un éternel commentaire d’un épisode par l’autre. Entre l’hallucination (née de la netteté des détails) et le rêve (provoqué par l’interpénétration des temps et des plans), la notation brute du réel compose le récit d’une aventure qui est d’abord celle du récit.