lignes de fuite

littérature & autres perspectives

la nature des temps

posté le | 8 novembre 2010 | | 6 commentaires

Puisqu’il est probable que le Goncourt lui sera décerné demain – tout à l’heure, de fait -, il est plus que temps de citer quelques passages d’un livre que j’ai plutôt aimé,  qui à mon sens ne mérite ni les torrents d’éloges ni les déchaînements de haine qu’il suscite et qui a le grand mérite – comme tous les livres de Houellebecq – de s’attaquer de front à la nature – morose – des temps, de la société et de l’humanité d’aujourd’hui.

Jed n’était pas jeune, il ne l’avait à proprement parler jamais été ; mais il était un être humain relativement inexpérimenté. En matière d’êtres humains il ne connaissait que son père, et encore pas beaucoup. Cette fréquentation ne pouvait pas l’inciter à un grand optimisme, en matière de relations humaines. Pour ce qu’il avait pu en observer l’existence des hommes s’organisait autour du travail, qui occupait la plus grande partie de la vie, et s’accomplissait dans des organisations de dimension variable. À l’issue des années de travail s’ouvrait une période plus brève, marquée par le développement de différentes pathologies. Certains êtres humains, pendant la période la plus active de leur vie, tentaient en outre de s’associer dans des micro-regroupements, qualifiés de familles, ayant pour but la reproduction de l’espèce ; mais ces tentatives, le plus souvent, tournaient court, pour des raisons liées à la « nature des temps », se disait-il vaguement en partageant un expresso avec son amante (p. 104-105)

C’est comme ça que je vis, depuis des années. Le soleil se lève à neuf heures ; bon, le temps de se laver, de prendre des cafés, il est à peu près midi, il me reste quatre heures de jour à tenir, le plus souvent j’y parviens sans trop de dégâts. Mais au printemps c’est insupportable, les couchers de soleil sont interminables et magnifiques, c’est comme une espèce de putain d’opéra, il y a sans arrêt de nouvelles couleurs, de nouvelles lueurs, j’ai essayé une fois de rester ici tout le printemps et l’été et j’ai cru mourir, chaque soir j’étais au bord du suicide, avec cette nuit qui ne tombait jamais. Depuis, début avril, je vais en Thaïlande et j’y reste jusqu’à la fin août, début de journée six heures fin de journée six heures, c’est plus simple, équatorial, administratif, il fait une chaleur à crever mais la climatisation marche bien, c’est la morte-saison touristique, les bordels tournent au ralenti mais ils sont quand même ouverts et ça me va, ça me convient, les prestations restent excellentes ou très bonnes.
- Là, j’ai l’impression que vous jouez un peu votre propre rôle …
- Oui, c’est vrai » convint Houellebecq avec une spontanéité surprenante, « ce sont des choses qui ne m’intéressent plus beaucoup. Je vais arrêter bientôt de toute façon, je vais retourner dans le Loiret ; j’ai vécu mon enfance dans le Loiret, je faisais des cabanes en forêt, je pense que je peux retrouver une activité du même ordre. La chasse au ragondin ? » (p. 145-146)

L’œuvre qui occupa les dernières années de la vie de Jed Martin peut ainsi être vue – c’est l’interprétation la plus immédiate – comme une méditation nostalgique sur la fin de l’âge industriel en Europe, et plus généralement sur le caractère périssable et transitoire de toute industrie humaine. Cette interprétation est cependant insuffisante à rendre compte du malaise qui nous saisit à voir ces pathétiques petites figurines de type Playmobil, perdues au milieu d’une cité futuriste abstraite et immense, cité qui elle-même s’effrite et se dissocie, puis semble peu à peu s’éparpiller dans l’immensité végétale qui s’étend à l’infini. Ce sentiment de désolation, aussi, qui s’empare de nous à mesure que les représentations des êtres humains qui avaient accompagné Jed Martin au cours de sa vie terrestre se délitent sous l’effet des intempéries, puis se décomposent et partent en lambeaux, semblant dans les dernières vidéos se faire le symbole de l’anéantissement généralisé de l’espèce humaine. Elles s’enfoncent, semblent un instant se débattre avant d’être étouffées par les couches superposées de plantes. Puis tout se calme, il n’y a plus que des herbes agitées par le vent. Le triomphe de la végétation est total. (p. 428)

Michel Houellebecq, La carte et le territoire (Flammarion, 2010)

::: Site officiel : http://www.houellebecq.info

::: Entretien avec Sylvain Bourmeau (Mediapart, 7 parties, 8 septembre 2010)

::: Hubert Artus, « Michel Houellebecq peut-il rater le Goncourt ? » (Rue89, 7 novembre 2010)

une entreprise qui vous semble au-dessus de vos forces

posté le | 2 novembre 2010 | | 4 commentaires

Vous renoncez à partir avec les rennes après Noël. Vous n’arrivez pas à vous représenter quelle autre forme pourrait prendre votre fuite. En attendant, vous grandissez. (p. 68)

Vous apprenez que chez les animaux, il existe une très grande variété d’organisations sociales et sexuelles. Le mâle ne part pas toujours à la chasse, la femelle n’attend pas toujours son retour, les petits ne sont pas toujours sous la protection des mères, les pères ne sont pas toujours indifférents, les couples ne restent pas toujours ensemble, le groupe n’est pas toujours un recours et une aide, les mâles ne se battent pas nécessairement pour monter la femelle, les femelles ne se battent pas nécessairement pour choisir le mâle, les mâles ne sont pas forcément dominants, les femelles ne sont pas forcément dominées, la menace ne vient pas toujours des ennemis, la vie n’est pas forcément un cadeau et il faut toujours se défendre. (…)
Vous allez l’apprendre, c’est ce que vous apprenez en premier, il faut toujours se défendre. Vous vous défendez. (p. 75)

Vous voudriez être quelqu’un d’autre mais vous ne savez pas comment vous y prendre. Quant à être vous-même, c’est une entreprise qui vous semble au-dessus de vos forces. (p. 108)

Vous ne bronchez pas, vous ne soufflez pas, vous ne râlez pas, vous lisez, vous écrivez, vous remplissez des copies, vous passez des examens et des concours, vous étudiez sans effort, vous êtes à côté, derrière, sur le bord, vous êtes vague, vous êtes légère, vous êtes insaisissable, vous êtes nonchalante, vous traversez l’existence comme s’il s’agissait d’un nuage, d’une fine buée, d’une matière cotonneuse et sans résistance, vous vivez en somnambule, vous êtes anesthésiée, vous êtes endormie, vous êtes assommée, rien ne peut vous réveiller. Vous apprenez qu’on peut être ensemble et séparés. Vous vous absentez. (p. 122)

Vous êtes étonnée, vous êtes désarmée, vous ne maîtrisez rien, vous ne contrôlez rien, vous vous passionnez, vous vous énervez, vous vous engagez, vous vous impatientez. Après des décennies de rétention, de contention et de déni de votre part, vous n’avez plus le temps de vous justifier ou d’attendre. Vous lâchez ce que vous avez retenu pendant tant d’années, vous l’exprimez. Vous découvrez la colère. Elle monte en vous. Elle vous accompagne. Elle vous soutient. Elle vous aide. Vous vous appuyez sur elle. Elle vous tient en vie et en éveil. (p. 205)

Olivia Rosenthal, Que font les rennes après noël ? (Verticales, 2010)

… juste pour dire que j’espère que le prix Femina sera décerné aujourd’hui à ce beau livre qui s’interroge, de manière à la fois très personnelle et universelle, sur la domestication des humains.

::: un entretien avec Sylvain Bourmeau

qu’est-ce qu’on a ri

posté le | 27 septembre 2010 | | 5 commentaires

Nous sommes sortis un à un de la salle, le visage fermé. Nous ne savions pas quelle direction prendre. Nous ne voulions pas rentrer sagement dans nos box. Nous ne pouvions plus rien faire de nos jambes, de nos mains, de nos cerveaux. Nous avancions en tâtonnant, et la présence de celui qui était devant rassurait celui qui le suivait. Nous voulions profiter le plus longtemps possible d’être un groupe, une entité, un ensemble. Nous ignorions encore la douleur d’être seul devant les questionnaires du pôle emploi, à devoir prouver que nous recherchions un travail d’une façon hardie. Nous allions vite devenir coupables de n’avoir pas su conserver notre poste. Nous devrions expliquer à nos amis comment notre société avait été condamnée du jour où elle avait été vendue. Les gens feraient mine de comprendre ; en ce moment, c’est partout pareil… Et pourtant, non, ce n’est pas partout pareil. C’est partout singulier, c’est partout une seule personne à la fois qui soudain perd pied, hallucine, voudrait que ce soit un rêve, mais, par pitié, pas elle, oh non, pas elle. Partout c’est elle, qui espérait une récompense parce qu’elle s’était tenue bien sage, avait fait tout ce qu’elle pouvait, avait mis des bouchées doubles comme on le lui avait demandé (ah, les bouchées doubles !), toléré les humiliations et accepté d’humilier à son tour pour sauver une place qu’elle a de toute façon perdue.
Les Dominique courent les rues et, pourtant, ce ne sont jamais les mêmes. La nôtre est peu élégante, étriquée, souriante par devoir, frappant de son petit poing sur la table quand on a le malheur d’émettre un avis qui ne coïncide pas avec l’idée qu’elle a d’une marche à suivre, n’ayant en vérité que l’idée d’honorer son statut de bras droit, tout petit bras tendu vers un horizon flasque. Un moignon.
Les choses allaient se précipiter. Et, pour retenir cette violence, nous restions là les bras ballants. Quelqu’un allait bientôt venir nous prier de nous mettre au travail. Nous ne savions pas qui, et nous nous en fichions. Christophe Perritoni rendait la situation plus pénible encore : il était silencieux. Allez, Christophe, dis-nous quelque chose, a demandé quelqu’un. Les salauds… a répondu Christophe en serrant les dents. C’était plat, c’était mou, ni drôle, ni à côté de la plaque, ce n’était plus Christophe.
Nous allions finalement rejoindre nos bureaux, ne sachant désormais que faire de notre solidarité. La contempler ainsi dans toute son impuissance nous rendait encore plus malheureux. C’est à ce moment précis, quand il a senti que le groupe allait s’effriter en petites particules individuelles, que Christophe Perritoni a eu un sursaut de vie. Il a lancé :
- J’ai une idée !
On s’est figés, prêts à tout entendre, pourvu que le moment d’entrer dans les box soit retardé.
- On séquestre Cathéter.
Devant nos airs ahuris, Christophe s’est mis à parler très fort et de plus en plus vite pour ne pas être interrompu.
- Il ne nous parle pas. Il nous traite comme des chiens. Les types comme lui ne comprennent que la violence. Séquestrer les patrons, y en a d’autres qui l’ont fait, on en a parlé dans les journaux, et puis ça a fait boule de neige. Vous vous souvenez de Caterpillar ?
Un rire, suivi d’un autre, et puis un autre encore, un rire contagieux qui nous a tous saisis à la gorge, une espèce d’immense rire qui a serpenté et grandi dans le boyau, des rires avec des larmes, des filles pliées en deux, un rire chaotique et dévastateur, presque monstrueux, auquel personne n’échappait, une sorte de cri qui nous maintenait serrés les uns contre autres, un râle si longtemps retenu, exhalé par des dizaines de bouches, un bruit infernal, une plainte, une longue plainte triste à mourir. Mais qu’est-ce qu’on a ri. (p. 201-203)

Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants (Gallimard, 2010)

tous les mots sont adultes

posté le | 22 septembre 2010 | | 5 commentaires

Je me tais et nous pourrions passer la nuit à gratter nos pensées dans le silence. Vous l’ignorez mais je viens de rompre un pacte tacite : depuis des années les gens me confient leurs histoires, massivement. Moi, je ne raconte rien. J’anime des ateliers d’écriture, voyez-vous, j’ai beau tenter d’aller vers la fiction, vers l’imagination, je moissonne des drames. Je travaille pourtant sur la forme, sur la contrainte qui permet que surgisse une phrase singulière. Je ne demande jamais aux participants de livrer des récits de vie. Ils me l’imposent. Je propose des situations de déclenchement de l’écriture. Je propose d’oublier les réflexes de l’écrit et de faire confiance à ce qui va apparaître. Je travaille d’après des livres, d’après des auteurs, d’après des citations ou des images parfois. J’aide à ne pas être vaincu par les mots. Il ne s’agit pas de littérature, je ne prétends pas faire écrire de la littérature, non, ce serait une escroquerie, je m’efforce juste à faciliter l’émergence des mots. Le lieu de l’atelier, c’est la langue. Retenez que je ne demande jamais à quiconque d’écrire quelque chose de vrai. Les récits de vie, je n’en ai que faire. Mon travail se limite à la phrase, c’est ce que je me tue à répéter, d’atelier en atelier. Pourtant, donnez une feuille et un stylo à des gens, donnez du temps et un peu d’aplomb, encouragez-les, plaisantez un peu, détendez-les, racontez-leur qu’écrire n’est pas si difficile, redites-leur bien que l’on n’attend pas de la littérature d’eux mais des phrases qui leur ressemblent, et ils se mettront à vous exposer leurs fêlures, leurs drames. Des souffrances, des violences, des enfers j’en ai récolté de quoi encombrer mes rêves à tout jamais. Des viols, des incestes, des désamours, des renoncements, de petites blessures, des disparitions, des décès, des fissures, des pertes inconsolables, des abandons, des renonciations, des sacrifices, j’en ai tellement écouté, replaçant les règles de l’atelier, disant que je ne veux pas savoir si l’histoire est réelle ou inventée, tentant de ne parler que d’écriture, de forme, pointant çà et là des phrases maladroites, des expressions éculées ou des images trop appuyées ; luttant pour ne pas être contaminé par ce qui vient d’être déposé entre mes mains, voyant bien les yeux humides ou le visage pétrifié de celui ou de celle qui vient d’écrire noir sur blanc le grand drame de sa vie. Et revenant sans cesse à la littérature comme si elle était un rempart contre la vie, à la langue comme si elle était un véhicule construit pour ne jamais embarquer de passagers, me blindant derrière des citations et des méthodes pour évacuer la charge émotionnelle, pour mieux me protéger. Tout cela, je ne vous l’explique pas dans les détails, vous êtes psychologue, j’imagine qu’en entreprise vous en entendez aussi des vertes et des pas mûres, comme l’on dit ; j’imagine que vous récoltez vous aussi votre moisson de tragédies sordides, de bassesses et de douleurs. Donnez un peu de confiance aux gens, prêtez-leur une oreille attentive et les digues s’ébouleront bien vite. Les flots des peines et des traumatismes ne demandent qu’à envahir les plaines, qu’à se déverser jusqu’à vous. Posé sur une feuille de papier, un mot prend une importance démesurée. Les mots ne viennent jamais par hasard. Tous les mots sont adultes, écrit Maurice Blanchot que cite François Bon dans son livre sur les ateliers d’écriture. J’y ai pioché de nombreuses idées. La maturité des mots vient révéler mille catastrophes. Savez-vous qu’à chaque fois que je me présente devant un groupe, je tremble d’appréhension à l’idée de ce que je vais devoir entendre ; mon regard passe sur les femmes en me demandant laquelle aura le courage de raconter son viol, car les femmes semblent porter des charges plus lourdes que les hommes. Ce que j’entends en atelier d’écriture pourrait infirmer n’importe quelle statistique sur les violences sexuelles, voyez-vous. Et à chaque fois, le récit se conclut de la même manière.

C’est la première fois que j’ose l’écrire, que j’ose le dire, j’ai vécu tant d’années avec ça.

Éric Pessan, Incident de personne (Albin Michel, 2010, p. 85-87)

Éric Pessan est né en 1970 à Bordeaux et a publié notamment :
L’Effacement du monde (La Différence, 2001)
Chambre avec gisant (La Différence, 2002)
Les Géocroiseurs (La Différence, 2004)
Une très très vilaine chose (Robert Laffont, 2006)

::: Martine Laval (Télérama, 21 août 2010)

pas kitsh, juste émouvant, Murakami …

posté le | 20 septembre 2010 | | 1 commentaire

Takashi Murakami, Inoshi (2004)

(quels piétons, quels immeubles, quelles lignes de fuite ?)

posté le | 19 septembre 2010 | | 5 commentaires

(Re)commencer avec un très beau livre dont on ne parle pas assez et, comme il n’est pas facile d’en extraire des citations, choisir les lignes de fuite comme fil directeur …

Mécanique : de Jourdain ligne 11 changer à République, prendre la ligne 5. République, Jacques-Bonsergent, Gare-de-l’Est, Gare-du-Nord, sur le strapontin lever les yeux vers la ligne tracée au-dessus de la porte, lier à chaque station un souvenir, ne pas y parvenir pour Jacques-Bonsergent, ne pas savoir ce qui se trouve en surface. Hostilité naissante envers ce trajet qui bloque la sortie, empêche de savoir ce qui circule et se dispose, se place, s’assemble à Bonsergent (quels piétons, quels immeubles, quelles lignes de fuite ?), empêche et laisse au strapontin, aller, retour, la horde des sacs plastique, sac à dos sac à main selon.
Quelquefois, presque toujours, partir pour la gare une de tes lettres en poche, partir pour t’y voir tandis qu’en sens inverse la poste approche de Belleville, bifurque à droite vers Métra, tandis que du même sens la poste longe vers Lille la MA (maison d’arrêt, ça y est, le vocabulaire s’introduit), et tu auras ma lettre quand je serai de retour. (p. 100-101)

Tu as plié bagage, comme on dit, tu voyages avec un billet, les matons ne t’y reverront pas. Tu as plié : tes affaires, pulls, survêtements, chemises ; rangé les lettres, les livres dans ce sac plastique qui retient mal l’ensemble, duquel déborde le radio-cassette si précieux que tu as acheté en cellule, que tu prends dans tes bras, cassettes cantinées qui sont ton évasion comme moi les livres, les films, tu as plié ta vie, on le sait bien on le dit quand on voit des clochards sur les bancs du métro : vingt et un ans à peine dans ce sac plastique. Heureusement encore que ça déborde. (p. 214)

Ce qu’on chasse de la main et qui pèse, épaules, poitrine, thorax, l’arme pour faire armure mais restée arme au fond : la fuite, la fuite, la fuite. Indistinctement ce qu’on entend dans le retour du cinéma c’est quelque chose comme : l’armure vole en éclats, les armes restent des armes, et que l’air léger ne s’y trompe pas. Protégée, à jamais ? Mais à quel prix, dans cette rue cette maison où tu n’as pas idée de venir ? La fuite, la fuite, la fuite, protégée par les kilomètres, les deux cents pages à rendre en un certain ordre classées, notées, bientôt enregistrées, deux cents pages soutenues dit-on, sur lesquelles poser un tampon. Peut-être protégée. Mais pour avoir l’esprit en paix il y aura un prix à payer, non ? (p. 284)

Anne Savelli, Franck (Stock, 2010)

Anne Savelli est née à Paris en 1967 et a publié auparavant :
Fenêtres open space (Le Mot et le reste, 2007)
et Cowboy Junkies / The Trinity Session ’til I’m dead (Le Mot et le Reste, Solo, 2008)

voir aussi :
::: le site du livre, dans la ville haute
::: son blog, fenêtres open space
::: et le beau billet de Christine Jeanney (Pages à pages)

comme on trempe prudemment le bout d’un pied dans la mer

posté le | 19 septembre 2010 | | 4 commentaires

Après quatre années de billets quasi quotidiens, l’envie n’était plus là, mais puisqu’elle fait mine de revenir, afin notamment, en cette période de rentrée littéraire, de m’inscrire en faux contre ceux qui trouvent qu’il y a trop de livres, que le niveau baisse et qu’il vaut mieux relire ses classiques, je tente une résurrection – comme on trempe prudemment le bout d’un pied dans la mer trop froide.

je préfère être cyborg

posté le | 4 juillet 2010 | | 3 commentaires

Lynn Randolph, Cyborg (1989)

Le cyborg est un organisme cybernétique, hybride de machine et de vivant, créature de la réalité sociale comme personnage de roman. [...] mais la frontière qui sépare la science-fiction de la réalité sociale n’est qu’illusion d’optique.

Le cyborg est résolument du côté de la partialité, de l’ironie, de l’intimité et de la perversité. Il est dans l’opposition, dans l’utopie et il ne possède pas la moindre innocence.

Prendre au sérieux l’imagerie d’un cyborg qui serait autre chose qu’un ennemi a plusieurs conséquences. Sur nos corps, sur nous-mêmes ; les corps sont des cartes du pouvoir et de l’identité. Les cyborgs n’y font pas exception. Un corps cyborg n’a rien d’innocent, il n’est pas né dans un jardin, il ne recherche pas l’identité unitaire et donc ne génère pas de dualismes antagonistes sans fin (ou qui ne prennent fin qu’avec le monde lui-même), il considère que l’ironie est acquise. Être un c’est trop peu, et deux n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Le plaisir intense que procure le savoir faire, le savoir manier les machines, n’est plus un péché, mais un aspect de l’incarnation. La machine n’est pas un « ceci » qui doit être animé, vénéré et dominé. La machine est nous, elle est nos processus, un aspect de notre incarnation. Nous pouvons être responsables des machines, elles ne nous dominent pas, elles ne nous menacent pas. Nous sommes responsables des frontières, nous sommes les frontières. Jusqu’à maintenant (il était une fois), l’incarnation féminine semblait être innée, organique, nécessaire ; et cette incarnation semblait être synonyme du savoir faire maternel et de ses extensions métaphoriques. Ce n’est qu’en ne nous plaçant pas à notre place que nous pouvions prendre un plaisir intense avec les machines et encore, à condition de prétexter qu’après tout, il s’agissait d’une activité organique, qui convenait aux femmes. Les cyborgs pourraient envisager plus sérieusement l’aspect partial, fluide, occasionnel du sexe et de l’incarnation sexuelle. Après tout, malgré sa large et profonde inscription historique, le genre pourrait bien ne pas être l’identité globale.

Une dernière image : les organismes et la politique organismique et holistique reposent sur des métaphores de renaissance et en appellent invariablement aux ressources de la sexualité reproductive. Je dirais que les cyborgs ont plus à voir avec la régénération et qu’ils se méfient de la matrice reproductive et de presque toutes les mises au monde. Chez les salamandres, la régénération qui suit une blessure, par exemple la perte d’un membre, s’accompagne d’une repousse de la structure et d’une restauration des fonctions avec possibilité constante de production, à l’emplacement de l’ancienne blessure, de doubles ou de tout autre étrange résultat topographique. Le membre qui a repoussé peut être monstrueux, dupliqué, puissant. Nous avons tou(te)s déjà été blessé(e)s, profondément. Nous avons besoin de régénération, pas de renaissance, et le rêve utopique de l’espoir d’un monde monstrueux sans distinction de genre fait partie de ce qui pourrait nous reconstituer.

L’imagerie cyborgienne ouvre une porte de sortie au labyrinthe des dualismes dans lesquels nous avons puisé l’explication de nos corps et de nos outils. C’est le rêve, non pas d’une langue commune, mais d’une puissante et infidèle hétéroglosse. C’est l’invention d’une glossolalie féministe qui glace d’effroi les circuits super-évangélistes de la nouvelle droite. Cela veut dire construire et détruire les machines, les identités, les catégories, les relations, les légendes de l’espace. Et bien qu’elles soient liées l’une à l’autre dans une spirale qui danse, je préfère être cyborg que déesse.

Donna Haraway, « Manifesto for Cyborgs » (Socialist Review, 80, 1985, p. 65-108)

::: extrait cité pour la première fois ici (16 juin 2006)
::: Donna Haraway, « Le manifeste cyborg : la science , la technologie et le féminisme-socialiste vers la fin du XXème siècle » (Multitudes)
::: « Sorcières de science-fiction » (Le dernier des blogs)
::: Donna Haraway, « Living Images : Conversations with Lynn Randolph »

la fiction ment

posté le | 20 avril 2010 | | Commentaires fermés

La fiction éclaire comme une torche. Un crime demeurera toujours obscur. On arrête le coupable, on découvre son mobile, on le juge, on le condamne, et malgré tout demeure l’ombre, comme l’obscurité dans la cave d’une maison illuminée de soleil. L’imagination est un outil de connaissance, elle regarde de loin, elle plonge dans les détails comme si elle voulait explorer les atomes, elle triture le réel, elle l’étire jusqu’à la rupture, elle l’emporte avec elle dans ses déductions remplies d’axiomes qui par nature ne seront jamais démontrés.
Oui, mais la fiction ment. Elle comble les interstices d’imaginaire, de ragots, de diffamations qu’elle invente au fur et à mesure pour faire avancer le récit à coups de schlague. Elle est née de mauvaise foi, comme d’autres naissent bleus ou complètement idiots. D’ailleurs, elle est souvent bête. Quand la logique ralentit sa course, elle sait sauter l’intelligence comme un obstacle. Dans ces moments-là, elle l’ignore, ou même lui casse la tête d’un coup de poing désinvolte. Elle aime les sophismes tout autant que la grossièreté de Gargantua, scatologue invétéré comme son père. Des petits-bourgeois de Balzac, ladres, avides. De Homais, apothicaire, scientiste imbécile. De Madame Verdurin, femme vulgaire, fameuse cuistre. De tous ces mufles qui circulent patauds comme des pachydermes, dans des romans magnifiques, diamants qui passent les siècles et laissent pantois dans leurs tombes les habitants des passés qui se succèdent avec la régularité des rames d’un métro.
Dans ce livre, je m’enfonce dans un crime. Je le visite, je le photographie, je le filme, je l’enregistre, je le mixe, je le falsifie. Je suis romancier, je mens comme un meurtrier. Je ne respecte ni vivants, ni morts, ni leur réputation, ni la morale. Surtout pas la morale. Écrite par des bourgeois conformistes qui rêvent de médailles et de petits châteaux, la littérature est voyou. Elle avance, elle détruit. C’est son honneur, sa manière d’être honnête, de ne laisser derrière elle pierre sur pierre d’une histoire dont elle s’est servie pour bâtir un tout petit objet plein de pages, un fichier rempli d’octets, une histoire à lire dans son lit, ou debout sur un rocher face à l’océan comme un Chateaubriand égaré dans une image d’Épinal.
Je n’hésiterais pas à vous trancher le cou, si vous étiez une phrase qui me plaise et bonne à coucher dans une nouvelle mince comme mes remords de vous avoir trucidé. Je suis brave homme, vous pourriez me confier votre chat, mais l’écriture est une arme dont j’aime à me servir dans la foule. D’ailleurs, quand vous lui aurez appris à lire, elle tuera tout aussi bien votre chat.
Personne n’est jamais mort dans un roman. Car personne n’existe dedans. Les personnages sont des poupées remplies de mots, d’espaces, de virgules, à la peau de syntaxe. La mort les traverse de part en part, comme de l’air. Ils sont imaginaires, ils n’ont jamais existé. Ne croyez pas que cette histoire est réelle, c’est moi qui l’ai inventée. Si certains s’y reconnaissaient, qu’ils se fassent couler un bain. La tête sous l’eau, ils entendront leur cœur battre. Les phrases n’en ont pas. Ils seraient fous ceux qui se croiraient emprisonnés dans un livre.

Régis Jauffret, Sévère (Seuil, 2010, p. 7-9)

Tel est le beau préambule du dernier roman de Régis Jauffret. Quant au monologue qui suit, plein de mensonges imaginaires et de vérités éclatantes, il donne à la meurtrière une voix sèche, incisive et troublante.

J’ai été proche des hommes riches, ils me rassuraient. L’argent sent bon, ces types dégagent un parfum de banque d’affaires, de marbre rose, de tableaux de maître, de salons vastes comme un parvis, de lits frais dont chaque jour le personnel change les draps, de piscine chaude, fumante, surplombant la ville dans l’air glacé de décembre. Et les senteurs de kérosène dont on perçoit furtivement les effluves quand le jet s’arrache au tarmac, du cuir des berlines, et des dressings spacieux comme des boutiques, aux étagères chargées de cachemire, aux costumes de flanelle dans leur housse, aux chaussures italiennes bâties autour des répliques en plâtre de leurs pieds afin de ne pas les épuiser en séances d’essayage. Une odeur plus irrésistible encore que celle des phéromones qui précipitent de parfaits inconnus dans les bras l’un de l’autre. (p. 20)

à lire ou voir en ligne :
::: Hubert Artus, Rue89
::: Nelly Kapriélan, Les Inrocks
::: Didier Jacob, NouvelObs
::: Vincent Josse, France Inter

de profil même de face

posté le | 12 avril 2010 | | Commentaires fermés

DÉMÉNAGEMENT

Il a les clefs depuis hier, il vient d’emménager. Les murs sont les parois du crâne, il se le dit en regardant l’appartement qui ressemble à celui qu’il occupait juste avant. Le nouveau centre névralgique dorénavant, de ce qui est à venir.

Il a pris ses affaires, traversé le palier. Tout ce qu’il a accumulé au fil des années dans l’appartement d’en face. Toute la vie qu’il y a menée dans la construction lente, patiente, de lui-même. Savamment ou le croyant puisqu’il s’était alors agi de cela. De savoir. D’hémisphère gauche.

De perspectives à dresser, d’agencement. De réfléchir, peser le pour et le contre, recommencer, imaginer, d’investir mentalement, évaluer encore, avancer un pas puis l’autre en cherchant à ce que l’inconnu ne le soit pas tant que ça. D’où un pas puis l’autre.

Il a donc posé ses affaires, en plein milieu. Dans l’endroit qui ressemble apparemment au précédent, la disposition du lieu similaire, apparemment semblable mais non. Il cherche pourquoi non, ce qui diffère.

Indicible, qu’il ne trouve pas. Ce qui change qu’il sent pourtant, pas les détails. Un autre lieu.

Fondamentalement différent.

Il reste là. Déambule, ne pense rien. Cherche sans plus vraiment chercher. Avançant au hasard, dans la lumière qui se réfléchit sur le plancher. Répartissant, sans autre logique que celle qui lui vient, les objets qu’il a pris avec lui, dans le désordre apparent qui s’organise de lui-même.

Investir le lieu, ses affaires, qui il est lui, s’adaptant à l’endroit, fluide, malgré ce qu’il a pu croire. Dans ce lieu qui ressemble à l’ancien mais qui pourtant n’a rien à voir. Sans trop savoir en quoi rien à voir, sans plus le chercher non plus, il remarque.

Qui continue, une façon d’être, ancré, connecté. La justesse des mouvements effectués à l’avenant, la justesse qu’il sent. Cela qui change, il se le dit. Cela dont il est question maintenant, être là, ne pas savoir ce qui a changé mais le sentir. Qui change fondamentalement, à être dans la fluidité.

Maintenant, demain. Là, précisément, uniquement. Présent. Dans l’hémisphère droit.
(p. 52-53)

HISTOIRES TRISTES

Il est né.
Il a cherché sa voie.
Il ne l’a pas trouvée.
Il est mort.

Il est né.
Il s’est demandé toute sa vie pourquoi il était en vie.
Il est mort.

Il est né.
Il se croyait immortel.
Il est mort.

Il est né.
Il s’est réveillé tous les matins très heureux.
Il s’est couché tous les soirs un peu moins.
Il est mort.

Il est né.
Il est devenu de plus en plus négligé.
Il est mort.

Il est né.
Il a le plus souvent eu tort.
Il est mort.

Il est né.
Il n’a rien compris à ce qu’il se passait.
Il est mort.
(p. 60-61)

CE QUE J’AI CRU RÉEL DANS L’ANGOISSE, QUI S’EST AVÉRÉ FAUX AU FINAL

Mourir. Dans le camion des pompiers m’emmenant à l’hôpital, sans pouvoir revoir ma femme. Et ne pas pouvoir lui dire adieu.

Ne plus être capable de prendre le train pour retourner à Paris, après un week-end à Bruxelles, ne plus jamais pouvoir y retourner. Et devoir demander à quelqu’un de rapatrier mes affaires.

Décollement du poumon. Appendicite. Emphysème. Crise cardiaque. Rupture d’anévrisme. Diabète. Clostridium. Épuisement nerveux.

Croire, en rejoignant mon père au restaurant, que l’un de nous deux mourrait à l’instant où nous nous verrions.

Devoir repérer à l’avance, dans le métro, la personne à qui demander de l’aide si la crise devenait immobilisante, pour qu’elle m’aide à sortir des couloirs souterrains.

Ne plus pouvoir supporter une émotion forte, positive ou négative. Et devoir rester dans une stabilité émotionnelle forcée par une vie qui éviterait tout extrême.

Ne pas me retrouver au final, me perdre. Ne jamais retrouver la façon fluide que j’ai pourtant eu de fonctionner avant de connaître les crises de panique.
(p. 80-81)

Charly Delwart, L’homme de profil même de face (Seuil, Fiction & Cie, 2010)

Sous ce titre judicieux, un beau livre constitué de fragments mélancoliques d’histoires, et de nombreuses listes fort utiles à force d’inutilité comme :

« pitchs d’événements réel qui ne seraient pas crédibles s’il s’agissait de longs métrages »
« possiblement oui et à la fois pas vraiment »
« depuis quatre ans il passe ses séances d’analyse à »
« raisons pour lesquelles je ne regrette pas au final de ne pas exercer les professions voulues entre 5 et 8 ans »
« éléments qui font douter de la nouvelle fonction de cadre intégrée récemment »
« techniques de jardinage qui seraient condamnées pénalement si elles étaient pratiquées sur des humains »
« choses que mon fils qui a deux semaines peut faire, qui paraîtraient déplacées si je les faisais moi »
« clichés du monde du rap qui sont des motifs de licenciement en entreprise »
« choses que quelqu’un doit aimer s’il veut mener une vie de super-héros »
« légendes polynésiennes qui pourraient être des pitchs de mauvaises séries z »
et bien sûr « liste de listes possibles »

Charly Delwart est né en 1975 en Belgique. Il a publié aussi Le Circuit (Seuil, 2007).

à l’origine de toute richesse intérieure

posté le | 4 avril 2010 | | Commentaires fermés

Pour ne pas compliquer ma fuite, j’ai tout de suite compris que je devrais à tout prix éviter de descendre prendre mon petit déjeuner dans la salle à manger de l’hôtel car il y avait de fortes chances que des membres de l’organisation qui m’avaient invité finissent par découvrir ma présence et m’obligent à intervenir plus tard au centre artistique Desbordes-Valmore. Je ne tenais pas, je ne tenais absolument pas à retarder, ne fût-ce que d’une petite minute, mon retour à Barcelone. Ne m’auraient-ils pas salué ? Je voulais filer à l’anglaise.
Mais il y avait, par ailleurs, le problème de ma timidité. « Tout ce qui est authentique en moi provient de la timidité de ma jeunesse », a écrit, un jour, Manuel da Cunha. Sans savoir très bien ce qu’il avait voulu dire par là, j’ai toujours approuvé cette phrase. Après tout, j’ai toujours considéré la timidité comme une intarissable source de désagréments dans la vie pratique et à l’origine – c’est sûrement la seule – de toute richesse intérieure. Préserver cette richesse est, ce matin-là – inoubliable à cause de son air rafraîchissant -, devenu mon principal objectif à Lyon.
Un écrivain qui n’est pas timide ne vaut rien, me suis-je dit. Puis j’ai pensé que, dans mon cas, le plus sensé était de ne pas faire acte de présence au centre artistique Desbordes-Valmore. Après tout, ce que je désirais le plus était de ne déranger personne. J’étais déjà en proie à une extrême timidité à la seule idée que, ce matin-là, dans la salle du petit déjeuner, je pouvais rappeler à quelqu’un que j’avais passé des heures à Lyon à attendre qu’on se souvienne de moi.
Je retournerais discrètement chez moi. J’ai regardé par la porte vitrée de l’entrée de l’hôtel le monde de liberté et de fuite qui m’était offert de l’autre côté : dans ce monde extérieur, il y avait quelque chose – ce n’était pas que l’orage nocturne – qui semblait avoir radicalement rafraîchi, pacifié le paysage urbain, comme si la vie était devenue, pour un moment, plus aérée et, en même temps, plus proche. Dans quelques heures, il referait beau. Je me suis dit que je verrais tout de la fenêtre du train. J’y passerais la journée et, quand j’arriverais à Barcelone, je ne tarderais pas à donner plus d’ampleur à mes notes en vue d’une théorie générale, plus tard je finirais peut-être même par oser écrire un roman dans lequel cette théorie passerait à la pratique.

Enrique Vila-Matas, Perdre des théories (Christian Bourgois, 2010, p. 57-59)

au salon du livre

posté le | 30 mars 2010 | | Commentaires fermés

sous cette peau, croupir

posté le | 16 mars 2010 | | 1 commentaire

Ce lieu que Proust, doucement, anxieusement, vient occuper de nouveau à chacun de ses réveils, à ce lieu-là, dès que j’ai les yeux ouverts, je ne peux plus échapper. Non pas que je sois par lui cloué sur place – puisque après tout je peux non seulement bouger et remuer, mais je peux le « bouger », le remuer, le changer de place -, seulement voilà : je ne peux pas me déplacer sans lui; je ne peux pas le laisser là où il est pour m’en aller, moi, ailleurs. Je peux bien aller au bout du monde, je peux bien me tapir, le matin, sous mes couvertures, me faire aussi petit que je pourrais, je peux bien me laisser fondre au soleil sur la plage, il sera toujours là où je suis. Il est ici irréparablement, jamais ailleurs. Mon corps, c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel, il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps.
Mon corps, topie impitoyable. Et si, par bonheur, je vivais avec lui dans une sorte de familiarité usée, comme avec une ombre, comme avec ces choses de tous les jours que finalement je ne vois plus et que la vie a passées à la grisaille; comme avec ces cheminées, ces toits qui moutonnent chaque soir devant ma fenêtre ? Mais tous les matins, même présence, même blessure ; sous mes yeux se dessine l’inévitable image qu’impose le miroir : visage maigre, épaules voûtées, regard myope, plus de cheveux, vraiment pas beau. Et c’est dans cette vilaine coquille de ma tête, dans cette cage que je n’aime pas, qu’il va falloir me montrer et me promener ; à travers cette grille qu’il faudra parler, regarder, être regardé ; sous cette peau, croupir. Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné. Je pense, après tout, que c’est contre lui et comme pour l’effacer qu’on a fait naître toutes ces utopies. Le prestige de l’utopie, la beauté, l’émerveillement de l’utopie, à quoi sont-ils dus ? L’utopie, c’est un lieu hors de tous les lieux, mais c’est un lieu où j’aurai un corps sans corps, un corps qui sera beau, limpide, transparent, lumineux, véloce, colossal dans sa puissance, infini dans sa durée, délié, invisible, protégé, toujours transfiguré ; et il se peut bien que l’utopie première, celle qui est la plus indéracinable dans le cœur des hommes, ce soit précisément l’utopie d’un corps incorporel. Le pays des fées, le pays des lutins, des génies, des magiciens, eh bien, c’est le pays où les corps se transportent aussi vite que la lumière, c’est le pays où les blessures guérissent avec un baume merveilleux le temps d’un éclair, c’est le pays où on peut tomber d’une montagne et se relever vivant, c’est le pays où on est visible quand on veut, invisible quand on le désire. S’il y a un pays féerique, c’est bien pour que j’y sois prince charmant et que tous les jolis gommeux deviennent poilus et vilains comme des oursons.
Mais il y a aussi une utopie qui est faite pour effacer les corps. Cette utopie, c’est le pays des morts, ce sont les grandes cités utopiques que nous a laissées la civilisation égyptienne. Les momies, après tout, qu’est-ce que c’est ? C’est l’utopie du corps nié et transfiguré. La momie, c’est le grand corps utopique qui persiste à travers le temps. Il y a eu aussi les masques d’or que la civilisation mycénienne posait sur les visages des rois défunts : utopie de leurs corps glorieux, puissants, solaires, terreur des armées. Il y a eu les peintures et les sculptures des tombeaux ; les gisants, qui depuis le Moyen Âge prolongent dans l’immobilité une jeunesse qui ne passera plus. Il y a maintenant, de nos jours, ces simples cubes de marbre, corps géométrisés par la pierre, figures régulières et blanches sur le grand tableau noir des cimetières. Et dans cette cité d’utopie des morts, voilà que mon corps devient solide comme une chose, éternel comme un dieu.
Mais peut-être la plus obstinée, la plus puissante de ces utopies par lesquelles nous effaçons la triste topologie du corps, c’est le grand mythe de l’âme qui nous la fournit depuis le fond de l’histoire occidentale. L’âme fonctionne dans mon corps d’une façon bien merveilleuse. Elle y loge, bien sûr, mais elle sait bien s’en échapper : elle s’en échappe pour voir les choses, à travers les fenêtres de mes yeux, elle s’en échappe pour rêver quand je dors, pour survivre quand je meurs. Elle est belle, mon âme, elle est pure, elle est blanche ; et si mon corps boueux – en tout cas pas très propre – vient à la salir, il y aura bien une vertu, il y aura bien une puissance, il y aura bien mille gestes sacrés qui la rétabliront dans sa pureté première. Elle durera longtemps, mon âme, et plus que longtemps, quand mon vieux corps ira pourrir. Vive mon âme ! C’est mon corps lumineux, purifié, vertueux, agile, mobile, tiède, frais; c’est mon corps lisse, châtré, arrondi comme une bulle de savon.
Et voilà ! Mon corps, par la vertu de toutes ces utopies, a disparu. Il a disparu comme la flamme d’une bougie qu’on souffle. L’âme, les tombeaux, les génies et les fées ont fait main basse sur lui, l’ont fait disparaître en un tournemain, ont soufflé sur sa lourdeur, sur sa laideur, et me l’ont restitué éblouissant et perpétuel.

Michel Foucault, « Le Corps utopique », Conférence radiophonique, 7 décembre 1966 sur France-Culture. Repris dans Le Corps utopique, les hétérotopies (lignes , 2009, 61 p., p. 9-12)

alors, tu fonces, alphonse !?

posté le | 11 mars 2010 | | Commentaires fermés

Bav 00 w

1 – § 981 – Le jeudi 3 août 2000, à 5 heures du matin, un air de fraîcheur modérée entre par la fenêtre à droite de mon e-book couleur mandarine,

1 1 Le jeudi 3 août 2000, à 5 heures du matin, un air de fraîcheur modérée entre par la fenêtre à droite de mon e-book couleur mandarine, que j’ai baptisé(e) Mendy. Nous sommes ensemble depuis presque deux mois et je ne peux pas dire que nous ayons encore véritablement fait connaissance. Le traitement de texte qu’elle arbore, Microsoft word 98 édition Macintosh, m’a demandé un difficile apprentissage
1 1 1 à peine ébauché encore, je l’avoue
1 1 2 j’étais un vieux manipulateur de word 5, et je m’étais arrêté à cet état du logiciel, qui me donnait toute satisfaction, sur ma précédente machine, Madame Performa. En outre l’exemplaire de ce word là, dont j’ai fait l’acquisition
1 1 2 1 je n’avais guère le choix, à vrai dire, comme je le découvris au moment de l’achat
1 1 3 en même temps que de Mendy, bénéficie, si j’ose employer ce terme, d’un « bug »
1 1 3 1 le mot « bogue » que les offices de protection de la langue française me proposent comme alternative au mot anglais, ne me convainc pas : « bogue », introduit en langue française en 1555, venant du breton est
1 1 3 1 1 d’après le Petit Robert, éd. De 1970
1 1 3 2 « l’enveloppe pîqante de la châtaigne ».
1 1 3 1 2 Je préfère cette proposition orthographique, « pîqante », avec accent circonflexe et omission de « u » après « q », à la version officielle, comme mieux évocatrice de la propriété considérée
1 1 3 3 je ne vois pas de raison de le doubler d’un homonyme,
1 1 3 3 1 que le Petit Larousse compact édition 2000 explique en « Défaut de conception ou de réalisation d’un programme, se manifestant par des anomalies de fonctionnement » et à propos duquel il ajoute, sévère, quoique prudent « SYN. (anglic. déconseillé) : bug »
1 1 4 particulièrement agaçant : si, comme je viens de le faire, je décide
1 1 4 1 et cette décision, dans le cas présent, est uniquement destinée à me permettre la description fidèle de ce que je veux vous expliquer
1 1 4 1 1 je ne me fie pas à ma mémoire, de plus en plus incertaine, particulièrement en ce qui concerne les événements récents survenus dans le monde extérieur à mon crâne
1 1 4 1 1 1 ce qui ne veut pas dire qu’à l’intérieur, cela aille beaucoup mieux
1 1 5 de fermer le « document » que je viens d’inventer
1 1 5 1 et auquel j’ai donné le nom de Bav 00 w
1 1 5 1 1 j’expliquerai cette désignation incessamment sous peu
1 1 6 un message apparaît sur l’écran; dans un rectangle d’intérieur grisé, affublé d’un triangle jaune à gauche contenant un point d’exclamation menaçant et ostentatoire, et je lis ceci : « Voulez-vous enregistrer les modifications apportées à Bav 00 w ? »; jusqu’ici rien que de très habituel !
1 1 7 Le problème est qu’il ne m’est proposé aucune alternative
1 1 8 je ne peux pas faire autre chose que répondre à cette question péremptoirement posée ; on ne me dit pas « oui » (ou « ok »), « non » (ou « annuler »); « on » ne me dit rien. Je ne peux pas refuser de répondre, mais je ne peux répondre que « oui »; indirectement d’ailleurs, en appuyant sur la touche du clavier qui permet d’aller à la suite, si vous voyez ce que je veux dire
1 1 8 1 sinon, tant pis
1 1 9 Pierre Lusson, interrogé par téléphone, a ri
1 1 10 le vendeur de Mendy, interrogé par téléphone, a été agacé
1 1 11 j’en suis là, pour le moment
1 1 11 1 ce bug ou bogue de Mendy est d’autant plus étrange que le même word 98 transféré sur mon autre ordinateur, Alphonse, n’est pas affecté de la même maladie
1 1 11 1 1 sur ce point en tout cas
1 1 11 2 Alphonse est un « portable », sympathique mais lent. D’où son nom : « alors, tu fonces, Alphonse !? »
1 1 11 2 1 j’apprécie vivement cette survivance ou résurgence de la rime dans la langue de tous les jours, qui double un mot (un verbe le plus souvent) d’un prénom qui lui fait écho : « Tu parles, Charles », « Cool, Raoul », « A l’aise, Blaise », « Tranquille, Émile », sont les quatre exemples qui me viennent spontanément sous la plume
1 1 11 2 1 1 si j’ose m’exprimer ainsi

Jacques Roubaud, La Dissolution (NOUS, 2008, incipit, p. 9-11)

la bulle vide du saint-siège désormais vide

posté le | 8 mars 2010 | | Commentaires fermés

Le peuple m’a suffisamment comblée en m’appelant Pimpaccia et impia et putain de pape et suceuse d’Innoncent et vamp, vampiria et femme à sceptre et Didi un chasse-mouches, il m’a assez conchiée pour que je puisse lever une armée de Pasquins tout en merde et remplir d’un bout à l’autre le pont Saint-Ange et couper ainsi cette ville de hâbleurs de la bulle vide du Saint-Siège désormais vide d’où l’on veut me chasser. (p. 19-20)

Le pouvoir n’est que de gueule, de la créance d’autrui, le nom qu’on crie dans les rues , rien n’est plus important, quoi qu’on en dise, en mal ou en pis. La colère du peuple n’est rien, se solde avec trois sacs d’or un jour de fête, il est infect. Je n’ai jamais acheté aucun de mes lieutenants, je les ai vendus à eux-mêmes, à leur désir secret, à leur médiocrité, à leur mesure, leur ambition démesurée, et le besoin du maître était dans tous les corps que j’ai rencontrés.
Personne pour me dire pousse-toi de mon soleil.
La vie de cour est une marre puante, j’y ai plongé toutes mes grenouilles. (p. 34-35)

Si elle m’enlève le masque, cette ville de théâtre boursouflé, gonflée d’or et de stuc, hérissée de colonnes roides, de colonnes torses, gravées, plantées d’arcs à tout bout de champ grosse d’elle-même et de ses cirques innombrables, bouches et bouches de marbre purulentes, cette ville d’artifices avec sa grosse verrue dorée, sa perruque poudrée, le Vatican, je l’arrache, cette ville de carnaval continu, cette ville masque qui figura l’empire jusqu’à ce qu’il s’écrase, je l’arrache, cette ville masque que les papes remontèrent sur leur face sous les boucles de la coupole, le gros chapeau triple, la tiare, ce masque devant le monde, si elle me l’enlève, je l’arrache.
Si elle me chasse ; dans les flots je l’emporte.
Si elle m’exile, je l’arrache. (p. 37-38)

Céline Minard, Olimpia (Denoël, 2010, 91 p.)

À l’occasion de la ridicule journée de la femme, une plongée dans la magnifique langue baroque de la malédiction jetée à la face de Rome la bannissant par Olimpia Maidalchini (1592-1657), qui fut un temps « papesse » en lieu et place son beau-frère falot, Innocent X, s’impose.

Céline Minard est née en 1969. Elle a publié aussi :
- R. (Comp’Act, 2004)
- La Manadologie (M.F, 2005)
- Le Dernier monde (Denoël, 2007)
- Bastard Battle (Léo Scheer, Laureli, 2008)

::: Philippe Annocque, « Les voix de Céline Minard » (hublots)
::: Xavier Houssin, « Les mots meurtriers de Céline Minard » (Le Monde)
::: « Diatribe italienne » (L’Alamblog)

il se sent social comme il se sent mortel

posté le | 6 mars 2010 | | Commentaires fermés

Le sage considère la société comme une limite. Il se sent social comme il se sent mortel. (p. 38)

L’individualiste peut-il être fonctionnaire ?
Oui. Mais il ne peut pas consentir à toutes sortes de fonctions.

Quelles sont les fonctions dont s’abstiendra l’individualiste ?
L’individualiste s’abstiendra de toute fonction de l’ordre administratif, de l’ordre judiciaire ou de l’ordre militaire. Il ne sera pas préfet ou policier, officier, juge ou bourreau.

Pourquoi ?
L’individualiste ne peut pas être au nombre des tyrans sociaux.

Quelles fonctions pourra-t-il accepter ?
Les fonctions qui ne nuisent pas à autrui. (p. 46)

Comment se conduira l’individualiste avec ses supérieurs sociaux ?
L’individualiste n’oubliera pas que les paroles de ses supérieurs sociaux traitent presque toujours de choses indifférentes. Il écoutera avec indifférence et répondra le moins possible. Il ne fera pas d’objections. Il n’indiquera pas des méthodes qui lui paraîtraient meilleures. Il évitera toute discussion inutile.

Pourquoi ?
Parce que le supérieur social est d’ordinaire un enfant vaniteux et irritable.

Si le supérieur social ordonne, non plus une chose indifférente, mais une injustice ou une cruauté, que fera l’individualiste ?
Il refusera d’obéir.

La désobéissance ne lui fera-t-elle pas courir des dangers ?
Non. Devenir l’instrument de l’injustice et du mal, c’est la mort de la raison et de la liberté. Mais la désobéissance à l’ordre injuste ne met en danger que le corps et les ressources matérielles, qui sont au nombre des choses indifférentes.

Quelle sera la pensée de l’individualiste devant l’ordre ?
L’individualiste dira mentalement au chef injuste : Tu es une des incarnations modernes du tyran. Mais le tyran ne peut rien contre le sage.

L’individualiste expliquera-t-il son refus d’obéir ?
Oui, s’il croit le chef social capable de comprendre et de revenir de son erreur. Presque toujours le chef social est incapable de comprendre.

Que fera alors l’individualiste ?
Devant un ordre injuste le refus d’obéir est le seul devoir universel. La forme du refus dépend de ma personnalité. (p. 48-49)

Han Ryner, Petit manuel individualiste (1903), suivi de « Un sage turbulent » par Bernard Pautrat (Allia, 2010, 80 p.)

Ce petit manuel aux édifiantes questions-réponses, publié en 1903 par le surprenant Han Ryner, de son vrai nom Henri Ner (1861-1938) et que les éditions Allia ont la bonne idée de ré-éditer, est également disponible sur Wikisource.

::: voir aussi ce très riche blog sur Han Ryner

je vase communique avec moi-même

posté le | 5 mars 2010 | | Commentaires fermés

Qu’on se le dise : lignes de fuite 2 vase communique ce premier vendredi du mois avec lignes de fuite 3 … merci de mettre à jour vos agrégateurs !

Bien que les températures extérieures demeurent très inférieures à la moyenne souhaitée, j’envisage de sortir d’une longue hibernation et de reprendre ici la publication de billets, à un rythme point trop soutenu tout de même, afin de ne pas risquer le claquage.

C’est encore un peu beaucoup le chantier pour le moment car j’essaie d’importer et de restructurer les contenus épars ici et là tout en ne maîtrisant pas encore parfaitement WordPress : merci d’être patients et indulgents.

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