je préfère être cyborg
posté le | 4 juillet 2010 | | 21 commentaires
Lynn Randolph, Cyborg (1989)
Le cyborg est un organisme cybernétique, hybride de machine et de vivant, créature de la réalité sociale comme personnage de roman. [...] mais la frontière qui sépare la science-fiction de la réalité sociale n’est qu’illusion d’optique.
Le cyborg est résolument du côté de la partialité, de l’ironie, de l’intimité et de la perversité. Il est dans l’opposition, dans l’utopie et il ne possède pas la moindre innocence.
Prendre au sérieux l’imagerie d’un cyborg qui serait autre chose qu’un ennemi a plusieurs conséquences. Sur nos corps, sur nous-mêmes ; les corps sont des cartes du pouvoir et de l’identité. Les cyborgs n’y font pas exception. Un corps cyborg n’a rien d’innocent, il n’est pas né dans un jardin, il ne recherche pas l’identité unitaire et donc ne génère pas de dualismes antagonistes sans fin (ou qui ne prennent fin qu’avec le monde lui-même), il considère que l’ironie est acquise. Être un c’est trop peu, et deux n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Le plaisir intense que procure le savoir faire, le savoir manier les machines, n’est plus un péché, mais un aspect de l’incarnation. La machine n’est pas un « ceci » qui doit être animé, vénéré et dominé. La machine est nous, elle est nos processus, un aspect de notre incarnation. Nous pouvons être responsables des machines, elles ne nous dominent pas, elles ne nous menacent pas. Nous sommes responsables des frontières, nous sommes les frontières. Jusqu’à maintenant (il était une fois), l’incarnation féminine semblait être innée, organique, nécessaire ; et cette incarnation semblait être synonyme du savoir faire maternel et de ses extensions métaphoriques. Ce n’est qu’en ne nous plaçant pas à notre place que nous pouvions prendre un plaisir intense avec les machines et encore, à condition de prétexter qu’après tout, il s’agissait d’une activité organique, qui convenait aux femmes. Les cyborgs pourraient envisager plus sérieusement l’aspect partial, fluide, occasionnel du sexe et de l’incarnation sexuelle. Après tout, malgré sa large et profonde inscription historique, le genre pourrait bien ne pas être l’identité globale.
Une dernière image : les organismes et la politique organismique et holistique reposent sur des métaphores de renaissance et en appellent invariablement aux ressources de la sexualité reproductive. Je dirais que les cyborgs ont plus à voir avec la régénération et qu’ils se méfient de la matrice reproductive et de presque toutes les mises au monde. Chez les salamandres, la régénération qui suit une blessure, par exemple la perte d’un membre, s’accompagne d’une repousse de la structure et d’une restauration des fonctions avec possibilité constante de production, à l’emplacement de l’ancienne blessure, de doubles ou de tout autre étrange résultat topographique. Le membre qui a repoussé peut être monstrueux, dupliqué, puissant. Nous avons tou(te)s déjà été blessé(e)s, profondément. Nous avons besoin de régénération, pas de renaissance, et le rêve utopique de l’espoir d’un monde monstrueux sans distinction de genre fait partie de ce qui pourrait nous reconstituer.
L’imagerie cyborgienne ouvre une porte de sortie au labyrinthe des dualismes dans lesquels nous avons puisé l’explication de nos corps et de nos outils. C’est le rêve, non pas d’une langue commune, mais d’une puissante et infidèle hétéroglosse. C’est l’invention d’une glossolalie féministe qui glace d’effroi les circuits super-évangélistes de la nouvelle droite. Cela veut dire construire et détruire les machines, les identités, les catégories, les relations, les légendes de l’espace. Et bien qu’elles soient liées l’une à l’autre dans une spirale qui danse, je préfère être cyborg que déesse.
Donna Haraway, « Manifesto for Cyborgs » (Socialist Review, 80, 1985, p. 65-108)
::: extrait cité pour la première fois ici (16 juin 2006)
::: Donna Haraway, « Le manifeste cyborg : la science , la technologie et le féminisme-socialiste vers la fin du XXème siècle » (Multitudes)
::: « Sorcières de science-fiction » (Le dernier des blogs)
::: Donna Haraway, « Living Images : Conversations with Lynn Randolph »
la fiction ment
posté le | 20 avril 2010 | | 1 commentaire
La fiction éclaire comme une torche. Un crime demeurera toujours obscur. On arrête le coupable, on découvre son mobile, on le juge, on le condamne, et malgré tout demeure l’ombre, comme l’obscurité dans la cave d’une maison illuminée de soleil. L’imagination est un outil de connaissance, elle regarde de loin, elle plonge dans les détails comme si elle voulait explorer les atomes, elle triture le réel, elle l’étire jusqu’à la rupture, elle l’emporte avec elle dans ses déductions remplies d’axiomes qui par nature ne seront jamais démontrés.
Oui, mais la fiction ment. Elle comble les interstices d’imaginaire, de ragots, de diffamations qu’elle invente au fur et à mesure pour faire avancer le récit à coups de schlague. Elle est née de mauvaise foi, comme d’autres naissent bleus ou complètement idiots. D’ailleurs, elle est souvent bête. Quand la logique ralentit sa course, elle sait sauter l’intelligence comme un obstacle. Dans ces moments-là, elle l’ignore, ou même lui casse la tête d’un coup de poing désinvolte. Elle aime les sophismes tout autant que la grossièreté de Gargantua, scatologue invétéré comme son père. Des petits-bourgeois de Balzac, ladres, avides. De Homais, apothicaire, scientiste imbécile. De Madame Verdurin, femme vulgaire, fameuse cuistre. De tous ces mufles qui circulent patauds comme des pachydermes, dans des romans magnifiques, diamants qui passent les siècles et laissent pantois dans leurs tombes les habitants des passés qui se succèdent avec la régularité des rames d’un métro.
Dans ce livre, je m’enfonce dans un crime. Je le visite, je le photographie, je le filme, je l’enregistre, je le mixe, je le falsifie. Je suis romancier, je mens comme un meurtrier. Je ne respecte ni vivants, ni morts, ni leur réputation, ni la morale. Surtout pas la morale. Écrite par des bourgeois conformistes qui rêvent de médailles et de petits châteaux, la littérature est voyou. Elle avance, elle détruit. C’est son honneur, sa manière d’être honnête, de ne laisser derrière elle pierre sur pierre d’une histoire dont elle s’est servie pour bâtir un tout petit objet plein de pages, un fichier rempli d’octets, une histoire à lire dans son lit, ou debout sur un rocher face à l’océan comme un Chateaubriand égaré dans une image d’Épinal.
Je n’hésiterais pas à vous trancher le cou, si vous étiez une phrase qui me plaise et bonne à coucher dans une nouvelle mince comme mes remords de vous avoir trucidé. Je suis brave homme, vous pourriez me confier votre chat, mais l’écriture est une arme dont j’aime à me servir dans la foule. D’ailleurs, quand vous lui aurez appris à lire, elle tuera tout aussi bien votre chat.
Personne n’est jamais mort dans un roman. Car personne n’existe dedans. Les personnages sont des poupées remplies de mots, d’espaces, de virgules, à la peau de syntaxe. La mort les traverse de part en part, comme de l’air. Ils sont imaginaires, ils n’ont jamais existé. Ne croyez pas que cette histoire est réelle, c’est moi qui l’ai inventée. Si certains s’y reconnaissaient, qu’ils se fassent couler un bain. La tête sous l’eau, ils entendront leur cœur battre. Les phrases n’en ont pas. Ils seraient fous ceux qui se croiraient emprisonnés dans un livre.Régis Jauffret, Sévère (Seuil, 2010, p. 7-9)
Tel est le beau préambule du dernier roman de Régis Jauffret. Quant au monologue qui suit, plein de mensonges imaginaires et de vérités éclatantes, il donne à la meurtrière une voix sèche, incisive et troublante.
J’ai été proche des hommes riches, ils me rassuraient. L’argent sent bon, ces types dégagent un parfum de banque d’affaires, de marbre rose, de tableaux de maître, de salons vastes comme un parvis, de lits frais dont chaque jour le personnel change les draps, de piscine chaude, fumante, surplombant la ville dans l’air glacé de décembre. Et les senteurs de kérosène dont on perçoit furtivement les effluves quand le jet s’arrache au tarmac, du cuir des berlines, et des dressings spacieux comme des boutiques, aux étagères chargées de cachemire, aux costumes de flanelle dans leur housse, aux chaussures italiennes bâties autour des répliques en plâtre de leurs pieds afin de ne pas les épuiser en séances d’essayage. Une odeur plus irrésistible encore que celle des phéromones qui précipitent de parfaits inconnus dans les bras l’un de l’autre. (p. 20)
à lire ou voir en ligne :
::: Hubert Artus, Rue89
::: Nelly Kapriélan, Les Inrocks
::: Didier Jacob, NouvelObs
::: Vincent Josse, France Inter
de profil même de face
posté le | 12 avril 2010 | | 1 commentaire
DÉMÉNAGEMENT
Il a les clefs depuis hier, il vient d’emménager. Les murs sont les parois du crâne, il se le dit en regardant l’appartement qui ressemble à celui qu’il occupait juste avant. Le nouveau centre névralgique dorénavant, de ce qui est à venir.
Il a pris ses affaires, traversé le palier. Tout ce qu’il a accumulé au fil des années dans l’appartement d’en face. Toute la vie qu’il y a menée dans la construction lente, patiente, de lui-même. Savamment ou le croyant puisqu’il s’était alors agi de cela. De savoir. D’hémisphère gauche.
De perspectives à dresser, d’agencement. De réfléchir, peser le pour et le contre, recommencer, imaginer, d’investir mentalement, évaluer encore, avancer un pas puis l’autre en cherchant à ce que l’inconnu ne le soit pas tant que ça. D’où un pas puis l’autre.
Il a donc posé ses affaires, en plein milieu. Dans l’endroit qui ressemble apparemment au précédent, la disposition du lieu similaire, apparemment semblable mais non. Il cherche pourquoi non, ce qui diffère.
Indicible, qu’il ne trouve pas. Ce qui change qu’il sent pourtant, pas les détails. Un autre lieu.
Fondamentalement différent.
Il reste là. Déambule, ne pense rien. Cherche sans plus vraiment chercher. Avançant au hasard, dans la lumière qui se réfléchit sur le plancher. Répartissant, sans autre logique que celle qui lui vient, les objets qu’il a pris avec lui, dans le désordre apparent qui s’organise de lui-même.
Investir le lieu, ses affaires, qui il est lui, s’adaptant à l’endroit, fluide, malgré ce qu’il a pu croire. Dans ce lieu qui ressemble à l’ancien mais qui pourtant n’a rien à voir. Sans trop savoir en quoi rien à voir, sans plus le chercher non plus, il remarque.
Qui continue, une façon d’être, ancré, connecté. La justesse des mouvements effectués à l’avenant, la justesse qu’il sent. Cela qui change, il se le dit. Cela dont il est question maintenant, être là, ne pas savoir ce qui a changé mais le sentir. Qui change fondamentalement, à être dans la fluidité.
Maintenant, demain. Là, précisément, uniquement. Présent. Dans l’hémisphère droit.
(p. 52-53)HISTOIRES TRISTES
Il est né.
Il a cherché sa voie.
Il ne l’a pas trouvée.
Il est mort.Il est né.
Il s’est demandé toute sa vie pourquoi il était en vie.
Il est mort.Il est né.
Il se croyait immortel.
Il est mort.Il est né.
Il s’est réveillé tous les matins très heureux.
Il s’est couché tous les soirs un peu moins.
Il est mort.Il est né.
Il est devenu de plus en plus négligé.
Il est mort.Il est né.
Il a le plus souvent eu tort.
Il est mort.Il est né.
Il n’a rien compris à ce qu’il se passait.
Il est mort.
(p. 60-61)CE QUE J’AI CRU RÉEL DANS L’ANGOISSE, QUI S’EST AVÉRÉ FAUX AU FINAL
Mourir. Dans le camion des pompiers m’emmenant à l’hôpital, sans pouvoir revoir ma femme. Et ne pas pouvoir lui dire adieu.
Ne plus être capable de prendre le train pour retourner à Paris, après un week-end à Bruxelles, ne plus jamais pouvoir y retourner. Et devoir demander à quelqu’un de rapatrier mes affaires.
Décollement du poumon. Appendicite. Emphysème. Crise cardiaque. Rupture d’anévrisme. Diabète. Clostridium. Épuisement nerveux.
Croire, en rejoignant mon père au restaurant, que l’un de nous deux mourrait à l’instant où nous nous verrions.
Devoir repérer à l’avance, dans le métro, la personne à qui demander de l’aide si la crise devenait immobilisante, pour qu’elle m’aide à sortir des couloirs souterrains.
Ne plus pouvoir supporter une émotion forte, positive ou négative. Et devoir rester dans une stabilité émotionnelle forcée par une vie qui éviterait tout extrême.
Ne pas me retrouver au final, me perdre. Ne jamais retrouver la façon fluide que j’ai pourtant eu de fonctionner avant de connaître les crises de panique.
(p. 80-81)
Charly Delwart, L’homme de profil même de face (Seuil, Fiction & Cie, 2010)
Sous ce titre judicieux, un beau livre constitué de fragments mélancoliques d’histoires, et de nombreuses listes fort utiles à force d’inutilité comme :
« pitchs d’événements réel qui ne seraient pas crédibles s’il s’agissait de longs métrages »
« possiblement oui et à la fois pas vraiment »
« depuis quatre ans il passe ses séances d’analyse à »
« raisons pour lesquelles je ne regrette pas au final de ne pas exercer les professions voulues entre 5 et 8 ans »
« éléments qui font douter de la nouvelle fonction de cadre intégrée récemment »
« techniques de jardinage qui seraient condamnées pénalement si elles étaient pratiquées sur des humains »
« choses que mon fils qui a deux semaines peut faire, qui paraîtraient déplacées si je les faisais moi »
« clichés du monde du rap qui sont des motifs de licenciement en entreprise »
« choses que quelqu’un doit aimer s’il veut mener une vie de super-héros »
« légendes polynésiennes qui pourraient être des pitchs de mauvaises séries z »
et bien sûr « liste de listes possibles »
Charly Delwart est né en 1975 en Belgique. Il a publié aussi Le Circuit (Seuil, 2007).
à l’origine de toute richesse intérieure
posté le | 4 avril 2010 | | 1 commentaire
Pour ne pas compliquer ma fuite, j’ai tout de suite compris que je devrais à tout prix éviter de descendre prendre mon petit déjeuner dans la salle à manger de l’hôtel car il y avait de fortes chances que des membres de l’organisation qui m’avaient invité finissent par découvrir ma présence et m’obligent à intervenir plus tard au centre artistique Desbordes-Valmore. Je ne tenais pas, je ne tenais absolument pas à retarder, ne fût-ce que d’une petite minute, mon retour à Barcelone. Ne m’auraient-ils pas salué ? Je voulais filer à l’anglaise.
Mais il y avait, par ailleurs, le problème de ma timidité. « Tout ce qui est authentique en moi provient de la timidité de ma jeunesse », a écrit, un jour, Manuel da Cunha. Sans savoir très bien ce qu’il avait voulu dire par là, j’ai toujours approuvé cette phrase. Après tout, j’ai toujours considéré la timidité comme une intarissable source de désagréments dans la vie pratique et à l’origine – c’est sûrement la seule – de toute richesse intérieure. Préserver cette richesse est, ce matin-là – inoubliable à cause de son air rafraîchissant -, devenu mon principal objectif à Lyon.
Un écrivain qui n’est pas timide ne vaut rien, me suis-je dit. Puis j’ai pensé que, dans mon cas, le plus sensé était de ne pas faire acte de présence au centre artistique Desbordes-Valmore. Après tout, ce que je désirais le plus était de ne déranger personne. J’étais déjà en proie à une extrême timidité à la seule idée que, ce matin-là, dans la salle du petit déjeuner, je pouvais rappeler à quelqu’un que j’avais passé des heures à Lyon à attendre qu’on se souvienne de moi.
Je retournerais discrètement chez moi. J’ai regardé par la porte vitrée de l’entrée de l’hôtel le monde de liberté et de fuite qui m’était offert de l’autre côté : dans ce monde extérieur, il y avait quelque chose – ce n’était pas que l’orage nocturne – qui semblait avoir radicalement rafraîchi, pacifié le paysage urbain, comme si la vie était devenue, pour un moment, plus aérée et, en même temps, plus proche. Dans quelques heures, il referait beau. Je me suis dit que je verrais tout de la fenêtre du train. J’y passerais la journée et, quand j’arriverais à Barcelone, je ne tarderais pas à donner plus d’ampleur à mes notes en vue d’une théorie générale, plus tard je finirais peut-être même par oser écrire un roman dans lequel cette théorie passerait à la pratique.
Enrique Vila-Matas, Perdre des théories (Christian Bourgois, 2010, p. 57-59)
au salon du livre
posté le | 30 mars 2010 | | 1 commentaire
sous cette peau, croupir
posté le | 16 mars 2010 | | 4 commentaires
Ce lieu que Proust, doucement, anxieusement, vient occuper de nouveau à chacun de ses réveils, à ce lieu-là, dès que j’ai les yeux ouverts, je ne peux plus échapper. Non pas que je sois par lui cloué sur place – puisque après tout je peux non seulement bouger et remuer, mais je peux le « bouger », le remuer, le changer de place -, seulement voilà : je ne peux pas me déplacer sans lui; je ne peux pas le laisser là où il est pour m’en aller, moi, ailleurs. Je peux bien aller au bout du monde, je peux bien me tapir, le matin, sous mes couvertures, me faire aussi petit que je pourrais, je peux bien me laisser fondre au soleil sur la plage, il sera toujours là où je suis. Il est ici irréparablement, jamais ailleurs. Mon corps, c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel, il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps.
Mon corps, topie impitoyable. Et si, par bonheur, je vivais avec lui dans une sorte de familiarité usée, comme avec une ombre, comme avec ces choses de tous les jours que finalement je ne vois plus et que la vie a passées à la grisaille; comme avec ces cheminées, ces toits qui moutonnent chaque soir devant ma fenêtre ? Mais tous les matins, même présence, même blessure ; sous mes yeux se dessine l’inévitable image qu’impose le miroir : visage maigre, épaules voûtées, regard myope, plus de cheveux, vraiment pas beau. Et c’est dans cette vilaine coquille de ma tête, dans cette cage que je n’aime pas, qu’il va falloir me montrer et me promener ; à travers cette grille qu’il faudra parler, regarder, être regardé ; sous cette peau, croupir. Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné. Je pense, après tout, que c’est contre lui et comme pour l’effacer qu’on a fait naître toutes ces utopies. Le prestige de l’utopie, la beauté, l’émerveillement de l’utopie, à quoi sont-ils dus ? L’utopie, c’est un lieu hors de tous les lieux, mais c’est un lieu où j’aurai un corps sans corps, un corps qui sera beau, limpide, transparent, lumineux, véloce, colossal dans sa puissance, infini dans sa durée, délié, invisible, protégé, toujours transfiguré ; et il se peut bien que l’utopie première, celle qui est la plus indéracinable dans le cœur des hommes, ce soit précisément l’utopie d’un corps incorporel. Le pays des fées, le pays des lutins, des génies, des magiciens, eh bien, c’est le pays où les corps se transportent aussi vite que la lumière, c’est le pays où les blessures guérissent avec un baume merveilleux le temps d’un éclair, c’est le pays où on peut tomber d’une montagne et se relever vivant, c’est le pays où on est visible quand on veut, invisible quand on le désire. S’il y a un pays féerique, c’est bien pour que j’y sois prince charmant et que tous les jolis gommeux deviennent poilus et vilains comme des oursons.
Mais il y a aussi une utopie qui est faite pour effacer les corps. Cette utopie, c’est le pays des morts, ce sont les grandes cités utopiques que nous a laissées la civilisation égyptienne. Les momies, après tout, qu’est-ce que c’est ? C’est l’utopie du corps nié et transfiguré. La momie, c’est le grand corps utopique qui persiste à travers le temps. Il y a eu aussi les masques d’or que la civilisation mycénienne posait sur les visages des rois défunts : utopie de leurs corps glorieux, puissants, solaires, terreur des armées. Il y a eu les peintures et les sculptures des tombeaux ; les gisants, qui depuis le Moyen Âge prolongent dans l’immobilité une jeunesse qui ne passera plus. Il y a maintenant, de nos jours, ces simples cubes de marbre, corps géométrisés par la pierre, figures régulières et blanches sur le grand tableau noir des cimetières. Et dans cette cité d’utopie des morts, voilà que mon corps devient solide comme une chose, éternel comme un dieu.
Mais peut-être la plus obstinée, la plus puissante de ces utopies par lesquelles nous effaçons la triste topologie du corps, c’est le grand mythe de l’âme qui nous la fournit depuis le fond de l’histoire occidentale. L’âme fonctionne dans mon corps d’une façon bien merveilleuse. Elle y loge, bien sûr, mais elle sait bien s’en échapper : elle s’en échappe pour voir les choses, à travers les fenêtres de mes yeux, elle s’en échappe pour rêver quand je dors, pour survivre quand je meurs. Elle est belle, mon âme, elle est pure, elle est blanche ; et si mon corps boueux – en tout cas pas très propre – vient à la salir, il y aura bien une vertu, il y aura bien une puissance, il y aura bien mille gestes sacrés qui la rétabliront dans sa pureté première. Elle durera longtemps, mon âme, et plus que longtemps, quand mon vieux corps ira pourrir. Vive mon âme ! C’est mon corps lumineux, purifié, vertueux, agile, mobile, tiède, frais; c’est mon corps lisse, châtré, arrondi comme une bulle de savon.
Et voilà ! Mon corps, par la vertu de toutes ces utopies, a disparu. Il a disparu comme la flamme d’une bougie qu’on souffle. L’âme, les tombeaux, les génies et les fées ont fait main basse sur lui, l’ont fait disparaître en un tournemain, ont soufflé sur sa lourdeur, sur sa laideur, et me l’ont restitué éblouissant et perpétuel.
Michel Foucault, « Le Corps utopique », Conférence radiophonique, 7 décembre 1966 sur France-Culture. Repris dans Le Corps utopique, les hétérotopies (lignes , 2009, 61 p., p. 9-12)
alors, tu fonces, alphonse !?
posté le | 11 mars 2010 | | 20 commentaires
Bav 00 w
1 – § 981 – Le jeudi 3 août 2000, à 5 heures du matin, un air de fraîcheur modérée entre par la fenêtre à droite de mon e-book couleur mandarine,
1 1 Le jeudi 3 août 2000, à 5 heures du matin, un air de fraîcheur modérée entre par la fenêtre à droite de mon e-book couleur mandarine, que j’ai baptisé(e) Mendy. Nous sommes ensemble depuis presque deux mois et je ne peux pas dire que nous ayons encore véritablement fait connaissance. Le traitement de texte qu’elle arbore, Microsoft word 98 édition Macintosh, m’a demandé un difficile apprentissage
1 1 1 à peine ébauché encore, je l’avoue
1 1 2 j’étais un vieux manipulateur de word 5, et je m’étais arrêté à cet état du logiciel, qui me donnait toute satisfaction, sur ma précédente machine, Madame Performa. En outre l’exemplaire de ce word là, dont j’ai fait l’acquisition
1 1 2 1 je n’avais guère le choix, à vrai dire, comme je le découvris au moment de l’achat
1 1 3 en même temps que de Mendy, bénéficie, si j’ose employer ce terme, d’un « bug »
1 1 3 1 le mot « bogue » que les offices de protection de la langue française me proposent comme alternative au mot anglais, ne me convainc pas : « bogue », introduit en langue française en 1555, venant du breton est
1 1 3 1 1 d’après le Petit Robert, éd. De 1970
1 1 3 2 « l’enveloppe pîqante de la châtaigne ».
1 1 3 1 2 Je préfère cette proposition orthographique, « pîqante », avec accent circonflexe et omission de « u » après « q », à la version officielle, comme mieux évocatrice de la propriété considérée
1 1 3 3 je ne vois pas de raison de le doubler d’un homonyme,
1 1 3 3 1 que le Petit Larousse compact édition 2000 explique en « Défaut de conception ou de réalisation d’un programme, se manifestant par des anomalies de fonctionnement » et à propos duquel il ajoute, sévère, quoique prudent « SYN. (anglic. déconseillé) : bug »
1 1 4 particulièrement agaçant : si, comme je viens de le faire, je décide
1 1 4 1 et cette décision, dans le cas présent, est uniquement destinée à me permettre la description fidèle de ce que je veux vous expliquer
1 1 4 1 1 je ne me fie pas à ma mémoire, de plus en plus incertaine, particulièrement en ce qui concerne les événements récents survenus dans le monde extérieur à mon crâne
1 1 4 1 1 1 ce qui ne veut pas dire qu’à l’intérieur, cela aille beaucoup mieux
1 1 5 de fermer le « document » que je viens d’inventer
1 1 5 1 et auquel j’ai donné le nom de Bav 00 w
1 1 5 1 1 j’expliquerai cette désignation incessamment sous peu
1 1 6 un message apparaît sur l’écran; dans un rectangle d’intérieur grisé, affublé d’un triangle jaune à gauche contenant un point d’exclamation menaçant et ostentatoire, et je lis ceci : « Voulez-vous enregistrer les modifications apportées à Bav 00 w ? »; jusqu’ici rien que de très habituel !
1 1 7 Le problème est qu’il ne m’est proposé aucune alternative
1 1 8 je ne peux pas faire autre chose que répondre à cette question péremptoirement posée ; on ne me dit pas « oui » (ou « ok »), « non » (ou « annuler »); « on » ne me dit rien. Je ne peux pas refuser de répondre, mais je ne peux répondre que « oui »; indirectement d’ailleurs, en appuyant sur la touche du clavier qui permet d’aller à la suite, si vous voyez ce que je veux dire
1 1 8 1 sinon, tant pis
1 1 9 Pierre Lusson, interrogé par téléphone, a ri
1 1 10 le vendeur de Mendy, interrogé par téléphone, a été agacé
1 1 11 j’en suis là, pour le moment
1 1 11 1 ce bug ou bogue de Mendy est d’autant plus étrange que le même word 98 transféré sur mon autre ordinateur, Alphonse, n’est pas affecté de la même maladie
1 1 11 1 1 sur ce point en tout cas
1 1 11 2 Alphonse est un « portable », sympathique mais lent. D’où son nom : « alors, tu fonces, Alphonse !? »
1 1 11 2 1 j’apprécie vivement cette survivance ou résurgence de la rime dans la langue de tous les jours, qui double un mot (un verbe le plus souvent) d’un prénom qui lui fait écho : « Tu parles, Charles », « Cool, Raoul », « A l’aise, Blaise », « Tranquille, Émile », sont les quatre exemples qui me viennent spontanément sous la plume
1 1 11 2 1 1 si j’ose m’exprimer ainsi
Jacques Roubaud, La Dissolution (NOUS, 2008, incipit, p. 9-11)
la bulle vide du saint-siège désormais vide
posté le | 8 mars 2010 | | 1 commentaire
Le peuple m’a suffisamment comblée en m’appelant Pimpaccia et impia et putain de pape et suceuse d’Innoncent et vamp, vampiria et femme à sceptre et Didi un chasse-mouches, il m’a assez conchiée pour que je puisse lever une armée de Pasquins tout en merde et remplir d’un bout à l’autre le pont Saint-Ange et couper ainsi cette ville de hâbleurs de la bulle vide du Saint-Siège désormais vide d’où l’on veut me chasser. (p. 19-20)
Le pouvoir n’est que de gueule, de la créance d’autrui, le nom qu’on crie dans les rues , rien n’est plus important, quoi qu’on en dise, en mal ou en pis. La colère du peuple n’est rien, se solde avec trois sacs d’or un jour de fête, il est infect. Je n’ai jamais acheté aucun de mes lieutenants, je les ai vendus à eux-mêmes, à leur désir secret, à leur médiocrité, à leur mesure, leur ambition démesurée, et le besoin du maître était dans tous les corps que j’ai rencontrés.
Personne pour me dire pousse-toi de mon soleil.
La vie de cour est une marre puante, j’y ai plongé toutes mes grenouilles. (p. 34-35)Si elle m’enlève le masque, cette ville de théâtre boursouflé, gonflée d’or et de stuc, hérissée de colonnes roides, de colonnes torses, gravées, plantées d’arcs à tout bout de champ grosse d’elle-même et de ses cirques innombrables, bouches et bouches de marbre purulentes, cette ville d’artifices avec sa grosse verrue dorée, sa perruque poudrée, le Vatican, je l’arrache, cette ville de carnaval continu, cette ville masque qui figura l’empire jusqu’à ce qu’il s’écrase, je l’arrache, cette ville masque que les papes remontèrent sur leur face sous les boucles de la coupole, le gros chapeau triple, la tiare, ce masque devant le monde, si elle me l’enlève, je l’arrache.
Si elle me chasse ; dans les flots je l’emporte.
Si elle m’exile, je l’arrache. (p. 37-38)Céline Minard, Olimpia (Denoël, 2010, 91 p.)
À l’occasion de la ridicule journée de la femme, une plongée dans la magnifique langue baroque de la malédiction jetée à la face de Rome la bannissant par Olimpia Maidalchini (1592-1657), qui fut un temps « papesse » en lieu et place son beau-frère falot, Innocent X, s’impose.
Céline Minard est née en 1969. Elle a publié aussi :
- R. (Comp’Act, 2004)
- La Manadologie (M.F, 2005)
- Le Dernier monde (Denoël, 2007)
- Bastard Battle (Léo Scheer, Laureli, 2008)
::: Philippe Annocque, « Les voix de Céline Minard » (hublots)
::: Xavier Houssin, « Les mots meurtriers de Céline Minard » (Le Monde)
::: « Diatribe italienne » (L’Alamblog)
il se sent social comme il se sent mortel
posté le | 6 mars 2010 | | 1 commentaire
Le sage considère la société comme une limite. Il se sent social comme il se sent mortel. (p. 38)
L’individualiste peut-il être fonctionnaire ?
Oui. Mais il ne peut pas consentir à toutes sortes de fonctions.Quelles sont les fonctions dont s’abstiendra l’individualiste ?
L’individualiste s’abstiendra de toute fonction de l’ordre administratif, de l’ordre judiciaire ou de l’ordre militaire. Il ne sera pas préfet ou policier, officier, juge ou bourreau.Pourquoi ?
L’individualiste ne peut pas être au nombre des tyrans sociaux.Quelles fonctions pourra-t-il accepter ?
Les fonctions qui ne nuisent pas à autrui. (p. 46)
Comment se conduira l’individualiste avec ses supérieurs sociaux ?
L’individualiste n’oubliera pas que les paroles de ses supérieurs sociaux traitent presque toujours de choses indifférentes. Il écoutera avec indifférence et répondra le moins possible. Il ne fera pas d’objections. Il n’indiquera pas des méthodes qui lui paraîtraient meilleures. Il évitera toute discussion inutile.Pourquoi ?
Parce que le supérieur social est d’ordinaire un enfant vaniteux et irritable.Si le supérieur social ordonne, non plus une chose indifférente, mais une injustice ou une cruauté, que fera l’individualiste ?
Il refusera d’obéir.La désobéissance ne lui fera-t-elle pas courir des dangers ?
Non. Devenir l’instrument de l’injustice et du mal, c’est la mort de la raison et de la liberté. Mais la désobéissance à l’ordre injuste ne met en danger que le corps et les ressources matérielles, qui sont au nombre des choses indifférentes.Quelle sera la pensée de l’individualiste devant l’ordre ?
L’individualiste dira mentalement au chef injuste : Tu es une des incarnations modernes du tyran. Mais le tyran ne peut rien contre le sage.L’individualiste expliquera-t-il son refus d’obéir ?
Oui, s’il croit le chef social capable de comprendre et de revenir de son erreur. Presque toujours le chef social est incapable de comprendre.Que fera alors l’individualiste ?
Devant un ordre injuste le refus d’obéir est le seul devoir universel. La forme du refus dépend de ma personnalité. (p. 48-49)Han Ryner, Petit manuel individualiste (1903), suivi de « Un sage turbulent » par Bernard Pautrat (Allia, 2010, 80 p.)
Ce petit manuel aux édifiantes questions-réponses, publié en 1903 par le surprenant Han Ryner, de son vrai nom Henri Ner (1861-1938) et que les éditions Allia ont la bonne idée de ré-éditer, est également disponible sur Wikisource.
::: voir aussi ce très riche blog sur Han Ryner
je vase communique avec moi-même
posté le | 5 mars 2010 | | 1 commentaire
Qu’on se le dise : lignes de fuite 2 vase communique ce premier vendredi du mois avec lignes de fuite 3 … merci de mettre à jour vos agrégateurs !
Bien que les températures extérieures demeurent très inférieures à la moyenne souhaitée, j’envisage de sortir d’une longue hibernation et de reprendre ici la publication de billets, à un rythme point trop soutenu tout de même, afin de ne pas risquer le claquage.
C’est encore un peu beaucoup le chantier pour le moment car j’essaie d’importer et de restructurer les contenus épars ici et là tout en ne maîtrisant pas encore parfaitement WordPress : merci d’être patients et indulgents.










