Entretien André Clavel (1989)

de | 9 mai 2011

Propos recueillis par André Clavel, L’événement du jeudi, 31 août-6 septembre 1989

L’Evénément du Jeudi : Il y a trois ans, quelques mois après votre Nobel, vous me disiez que vous aviez de la peine à faire pousser cet Acacia

Claude SIMON : Oui, j’ai eu de la peine à avancer dans ce roman, car le Nobel m’a valu conférences et déplacements de toutes sortes, ce qui est assez perturbant… Et puis, entre-temps, j’ai aussi écrit l’Invitation, à la suite d’un voyage en URSS. L’Acacia a donc été fabriqué par morceaux. Cela dit, c’est de cette manière que je procède pour tous mes livres. Mais, cette fois, les morceaux avaient été écrits à des mois d’intervalle. Je me suis presque enfermé une année pour le boucler.

L’Acacia, c’est votre propre histoire. mais il y a en outre la figure de vos ancêtres, de votre père et de votre mère, que vous réinventez magnifiquement, puisqu’elle est morte alors que vous n’aviez que 11 ans.

Vous savez, à partir de l’Herbe, mes livres sont tous à base de vécu, expression que je préfère à “ autobiographie ”. Dans l’Herbe, je “ raconte ” la mort d’une vieille tante que j’aimais beaucoup. Dans la Route des Flandres, c’est la dernière guerre. Le Palace, ce sont les scènes que je garde de Barcelone au début de la révolution. Pour l’Acacia, j’ai rassemblé des images, des souvenirs ‑ le plus souvent visuels ‑ concernant ma mère. J’ai aussi consigné tout ce qui m’a été rapporté par des témoins sur mon père, tué en 1914 sur la Meuse. J’ai également raconté ce voyage avec ma mère, en 1919, dans des paysages dévastés autour de Verdun, pour essayer de retrouver la tombe de mon père. J’avais 6 ans. Ça a été un de mes premiers, et mon plus sinistre souvenir d’enfance.

Est-ce que le fait d’avoir écrit tant de pages sur votre mère ajoute quelque chose à sa mémoire ?

Je ne saurais pas vous dire. Non, je crois que toute cette matière, tout ce magma d’émotions que j’ai en moi, “ à la fois et par morceaux détaches ”, comme disait Flaubert, tout ça remonte de la mémoire en formant dès combinaisons, des harmonies, qu’il s’agit d’ordonner dans l’écriture. C’est de cette façon que je travaille. Je n’ai jamais peur de la feuille blanche. Avant d’écrire, il n’y a rien, que de l’informe, et il va se passer quelque chose. C’est une ivresse ! Mais cela ne veut pas dire que je connaisse mieux ma mère après ce livre. Elle reste un mystère. Elle est devenue un personnage de roman.

Est-ce que vous pourrez en finir un jour avec la guerre ?

Oh, je n’ai pas parlé que de ça dans mes livres, mais tout de même, c’est un sacré choc. Pendant sept jours entiers, avec mon régiment, nous avons eu la sensation que nous allions mourir d’une seconde à l’autre. Ça vous marque ! Cette sensation, curieusement, je la retrouve moins lorsque j’écris que lorsque je retourne sur les lieux mêmes des combats, ou quand je vois les cartes géographiques, avec les noms des lieux en Belgique.

Et, pourtant, vous écrivez page 356 : “ Je n’ai même pas fait la guerre ”.

Eh non ! Nous avons été chassés comme des lapins. je le raconte d’ailleurs : à la fin,il ne restait du régiment que le colonel, un commandant, et deux cavaliers ‑ dont moi !

Vous dites que la guerre a quelque chose de somnambulique, d’irréel,d’anesthésiant ‑ ces adjectifs correspondent aussi bien à votre style, avec ces très longues phrases en particulier…

C’est possible. Par exemple, je n’ai pas pu mettre un seul point dans le chapitre où je décris la mort de mon colonel : là, vraiment, c’était une telle mélasse, c’était tellement informe et cahotique que je pouvais tout juste placer des virgules ! J’avais déjà raconté le même épisode dans la Route des Flandres, mais avec des points, c’est-à-dire des arrêts. je trouvais que ça traduisait mal cette impression de débâcle infinie. J’ai voulu le reprendre différemment.

Dans ce roman, on a l’impression qu’une guerre ou un acacia, c’est au fond pareil, comme s’ils faisaient partie d’un même ordre cosmique.

Oui, dans un sens, oui. vous savez, la guerre est toujours là : regardez l’actualité…

Quand on est plongé dedans, on dirait que la guerre est un phénomène cosmique. Le tapage des explosions est effarant. Et puis, j’ai toujours pensé que les soldats et les paysans avaient le même rapport vital à la terre et aux phénomènes naturels : ils arpentent le sol, rampent, creusent, subissent les rigueurs du climat. à ce niveau, terre et guerre convergent.

Est-ce qu’un arbre peut être plus fort que la guerre ? L’acacia peut-il réconcilier les hommes ?

Je ne sais pas. Moi, j’ai toujours été réconcilié avec tout. C’est encore mon côté “ voyeur ” probablement. Quand, prisonniers, on traversait la Belgique à pieds, crevant de faim dans un état lamentable, je me disais tout le temps : regarde, c’est intéressant. Je vous assure que celà permet presque d’oublier les souffrances. Se répéter sans cesse “ regarde bien ” m’a souvent sauvé. Un écrivain, écrit Butor, est quelqu’un pour qui rien n’est jamais perdu. La guerre est de ce monde, un acacia aussi. je ne suis pas un moraliste.

La construction de L’Acacia semble différente de vos autres romans. C’est plus “ romanesque ”, au sens traditionnel ?

Peut-être bien. Vous savez, je travaille en tâtonnant, en aveugle, ça se fait comme je peux. La composition d’ensemble de ce roman, je ne l’ai trouvée qu’au mois d’octobre dernier. Les choses s’accumulaient, j’imaginais des plans sur des feuilles volantes, j’essayais de recoller tel et tel fragment. J’ai fait alors ce que, au cinéma, on appelle un montage. Tout vient petit à petit. Quand j’étais jeune, j’ai fait Math Sup. Le premier chapitre qu’on aborde, c’est “ arrangements, permutations, combinaisons ” : je travaille de cette façon.

Les mots, comment ça vient ?

Difficilement ! Quelquefois toute une journée pour écrire dix lignes, qui seront peut-être déchirées à la fin ! Le matin, je ne travaille pas, j’ai une bouillie dans la tête… je n’écris que l’après-midi, et il m’arrive de trouver des solutions très tard, déjà au lit parfois. je les note alors sur un petit carnet.

Comment voyez-vous la quinzaine de romans que vous avez derrière vous. Vous vous relisez ? Vous avez des chouchous ?

Je vois tous ces livres comme beaucoup de travail ! à part le Palace, non, je n’ai pas de préféré. Quant à me relire, je le fais le moins possible, sinon je serais comme Bonnard, qui allait dans les musées retoucher ses propres toiles !

Quelle est la phrase que vous aimeriez qu’on retienne de vous ?

Peut-être celle qui vient à la fin de la Route des Flandres : “ Comment était-ce ? Comment savoir ? ” Celà ressemble au “ Que sais-je ? ” de Montaigne. Une interrogation, donc… On pourrait la mettre en exergue à tous mes livres. C’est en partie pour répondre à cette question que j’écris.