Ariane ou Dédale (2002)

de | 9 mai 2015

Ariane ou Dédale (2002)

Christine Genin.  » Littérature française contemporaine en ligne : le webmestre est-il Ariane ou Dédale ? », Paris, 30 mai 2002

Il est nécessaire que celui qui doit former un lien possède en quelque façon une compréhension d’ensemble de l’univers.
Giordano Bruno, Des liens (De vinculis in genere).

Cette affirmation à la fois présomptueuse et modeste pourrait, si l’on m’autorise à récupérer un propos concernant un tout autre sens du mot lien que celui qui nous occupe, définir le webmestre créateur d’un répertoire de liens.

Internet est une accumulation monstrueuse d’informations en perpétuelle mutation et constamment menacées d’obsolescence. Des ressources nouvelles apparaissent chaque jour, dont l’espérance de vie moyenne est de quelques jours à quelques semaines, qu’elles soient alors modifiées, déplacées ou effacées. Cet univers instable est un gigantesque bric-à-brac de pages écrites par individus aux intérêts, aux formations et aux motivations variées, où le sérieux et le farfelu, le poétique et le mercantile, l’irraisonné et l’infâme se côtoient.

Or « Internet ressemble plus au labyrinthe d’une ville médiévale, sans véritable architecte, qu’au bel ordonnancement d’une autoroute » (1). Sa structure est celle d’un hypertexte : des noeuds ou îlots (les pages) sont reliés par des arcs orientés (matérialisés par les liens) sur un graphe dans lequel une infinité de sentiers ou de cheminements individuels sont possibles, et où des noeuds apparemment très éloignés l’un de l’autre peuvent s’avérer très proches.

Comment, dès lors, cartographier ce labyrinthe dans lequel tout fil d’Ariane paraît bien dérisoire quand Dédale lui-même (l’impensable concepteur d’un tel réseau) n’existe pas. Toute tentative de carte globale semble vouée à l’échec, et les plus louables efforts pour décrire le territoire internet produisent des cartes si lourdes qu’elles sont parfois aussi difficiles à parcourir que le territoire lui-même. Elles donnent en outre souvent un modèle erroné, car hiérarchisé et unidimensionnel, d’un territoire interconnecté et multidimensionnel.

La seule cartographie utile de l’information sur internet est relationnelle car la structure même du réseau est faite de liens. La « recherche intelligente » (2) utilise notamment pour décrire l’information en ligne les concepts de sites de référence et de sites pivots, fondés sur le décompte des liens entrant et sortant d’un site. Même s’il convient de nuancer quelque peu ces concepts (3), on peut considérer que de nombreux liens pointant vers un site sont l’indice de sa large utilité et lui confèrent un statut de site de référence. Un site pivot est défini à l’inverse par son pouvoir rayonnant, c’est-à-dire le nombre de liens vers d’autres sites (surtout s’il s’agit de sites de référence) qu’il contient. Dans les cheminements individuels des internautes, l’importance de ces carrefours de l’information est stratégique.

Ce préambule pour éclairer la démarche de Labyrinthe, qui souhaite moins fournir des informations ou des réflexions inédites qu’être, parmi les millions de noeuds qui constituent la trame d’internet, l’un de ces pivots ouvrant sur de multiples chemins, le vecteur d’une circulation plus fluide au sein de la communauté littéraire francophone, petite province très oubliée de l’univers internet.

pourquoi Labyrinthe ?

Des rats qui ont à construire le labyrinthe dont ils se proposent de sortir.
(définition des oulipiens prêtée à Raymond Queneau)

Labyrinthe est né en 1998 de mon envie de lectrice et de mon besoin professionnel de trouver sur internet un site pointant vers les ressources en ligne sur les écrivains français d’aujourd’hui. Ne trouvant pas tout à fait en ligne ce que je cherchais, en dépit de l’existence de sites pionniers sur la littérature contemporaine (le beau site de François Bon, devenu depuis Remue.net, par exemple) et l’actualité littéraire (le Zazieweb d’Isabelle Aveline notamment), je décidais de le créer, en m’appuyant sur mon « expertise » universitaire et professionnelle en matière de littérature contemporaine et sur quelques connaissances en matière d’html acquises « sur le tas ». Labyrinthe, répertoire de liens spécialisé dans la littérature française contemporaine sous-titré « Il y a de la littérature contemporaine sur le réseau », fus mis en ligne en janvier 1999.

Le noeud principal de cet ensemble de pages est un index alphabétique des écrivains français contemporains, initialement présenté sur une seule page puis éclaté alphabétiquement lorsque celle-ci est devenue trop lourde. Encore ne trouve-t-on dans cet index que les auteurs littéraires (roman, poésie, théâtre) publiés aujourd’hui (et donc vivants) en France (quelques francophones sont aussi répertoriés). Ces restrictions faites, cet index ne sélectionne ni ne censure personne. S’il n’est pas exhaustif, ce n’est qu’en raison des lacunes dans les connaissances de son auteur. Tout auteur, ami d’auteur ou lecteur qui découvre une de ces lacunes est donc invité à m’en informer par mail afin qu’elle soit corrigée : ces mails (assez nombreux) sont pour moi une aide inestimable. Pour chaque auteur, j’essaie de fournir une date et un lieu de naissance, parfois quelques indications bibliographiques. Ces informations, en général tirées soit des notices fournies par les éditeurs en quatrième de couverture ou en ligne, soit d’articles de presse, sont vérifiées (quand cela s’avère possible) dans les dictionnaires et bibliographies existants (où peu de ces contemporains sont présents). Les liens présents dans cet index pointent soit vers une page interne fournissant des indications bio et/ou bibliographiques sommaires, soit vers l’extérieur (un site entier sur l’écrivain ou simplement un entretien, un article, une notice bio-bibliographique).

Cet ensemble de pages est complété par des pages périphériques :
– sur Claude Simon, à qui j’ai consacré ma thèse et deux ouvrages, et sur lequel je propose quelques repères biographiques, une bibliographie assez complète, un court article et des liens.
– un index alphabétique de liens vers des sites concernant des écrivains étrangers, des écrivains français des siècles passés ou du début du vingtième siècle
– une page intitulée « création en ligne » qui rattrape l’injustice faite aux écrivains pas (encore) publiés par des éditeurs traditionnels en proposant des liens vers les pages personnelles où ils s’auto-éditent ou sont publiés par des revues et/ou des éditeurs en ligne
– diverses pages de liens concernant la littérature et ses alentours : éditeurs, revues, institutions…
– une page sur les prix littéraires.

Ariane ou Dédale ?

Le labyrinthe recélait en ses murs aveugles le lacis de ses couloirs et la ruse de ses mille détours.
Virgile, L’Enéide

Si je devais choisir, en tant que webmestre d’un labyrinthe, une identification mythologique, c’est (plutôt que vers la pathétique Ariane dont le fil de la prudente pelote est devenu l’archétype du guidage avisé) vers le rusé concepteur du labyrinthe, Dédale, personnage complexe, artiste et criminel, ingénieux et rêveur, adepte du détour jusque dans sa fuite de cire, qu’irait ma préférence.

Je considère en effet que le rôle du webmestre n’est pas forcément de guider vers un hypothétique « bon » chemin mais, mais plutôt de tenter de restituer, ou du moins de faire ressentir la complexité labyrinthique d’internet, d’inciter à le parcourir, d’orienter au sens où les pancartes d’un carrefour énoncent les bifurcations possibles.

J’ai ainsi choisi de faire s’ouvrir tout les liens externes proposés par mon site dans une nouvelle fenêtre afin de donner plus d’autonomie à l’internaute : ainsi l’adresse cible apparaît, l’internaute peut savoir où il se trouve, se constituer son propre répertoire de favoris ; il peut aussi s’échapper sans entrave vers un autre site.

La plupart du temps, en effet, une page visitée ne contient pas l’information exacte que recherche l’internaute : elle lui donne seulement les moyens de s’en rapprocher. Dans ce but, il importe de ne pas trop guider, mais d’inciter à circuler, et à réfléchir : naviguer sur internet, c’est apprendre à circuler dans le chaos, et produire son propre cheminement mental au fil des sentiers parcourus, au gré des découvertes ou des rapprochements surprenants. J’aime pour ma part parcourir le labyrinthe avec la tentation permanente de perdre le fil (d’Ariane) et m’évader de ma recherche de départ pour découvrir des territoires nouveaux : c’est ce type de circulation que je tente d’offrir à autrui.

J’ai choisi également de ne pas accompagner les liens de commentaires ni de descriptions, en partie, il faut l’avouer, par manque de temps, mais aussi en partie pour éviter la lourdeur que donnent inévitablement de tels commentaires, même lorsqu’ils sont bien faits (4), et laisser à l’internaute la possibilité de se faire lui-même son opinion, lui proposer non un filtre mais divers sentiers possibles.

L’internaute, disent certains, est seul et terrorisé dans le labyrinthe d’internet : il a besoin d’experts, de prescripteurs, de filtres. Nombre de bibliothécaires et d’universitaires, même parmi ceux dont l’oeuvre est la plus ouverte, tel Umberto Eco (5), apellent de leurs voeux un filtrage, invitent leurs pairs à un « monitorage » dont les justifications sont éminemment louables, mais dont on voit bien qu’il pourrait aussi ressembler, au pire à une censure, au mieux à la tentation de conserver une maîtrise de l’information dont on sent qu’elle s’échappe. Plus que les autres internautes, les universitaires et bibliothécaires sont souvent effrayés par la nouvelle Bibliothèque de Babel (6) qu’est internet et tentent avant tout, en la balisant, filtrant, cataloguant, d’en limiter plutôt que d’en cartographier l’espace inoui.

Mais que penseraient-ils si, alors qu’ils parcourent avec plaisir l’un de ces labyrinthes de verdure que la Renaissance nous a laissés, un fâcheux venait leur gâcher le jeu en leur indiquant le chemin de la sortie ?

Penser/Classer

pel piacer di porle in lista. (Mozart / Da Ponte, Don Giovanni)

Comme le souligne cette référence au catalogue de Leporello, il existe un plaisir de « mettre en liste » les liens, qui fait fleurir sur internet ces pages intitulées « mes liens » dont le tissage complique la grande toile du réseau. Alors à quoi bon ajouter des listes aux listes ?

Labyrinthe tente, certes (et la compilation des noms d’écrivains, la sélection des ressources disponibles en matière de littérature française contemporaine est un passe-temps souvent prenant) de fournir un service de nature bibliographique, voire encyclopédique (7), dont les utilisateurs m’écrivent dans leurs mails qu’il leur est utile.

Mais je m’interroge souvent face au caractère désespérément partiel de la veille documentaire par un simple agent intelligent humain, dont la qualité du travail se dégrade en proportion de l’accroissement du web, et qui n’est plus en mesure de rivaliser avec les agents intelligents logiciels et leurs algorithmes de plus en plus perfectionnés.

Qu’ai-je donc à offrir de plus ou d’autre qu’un logiciel ? Certainement pas l’exhaustivité, ni un classement parfait, ni un catalogage scientifique des ressources. Mais au contraire la subjectivité de mon classement, le caractère désordonné, imparfait et inévitablement lacunaire de la carte que je dresse. Comme souvent, j’envisage d’ailleurs de réorganiser prochaînement mes pages de liens car

Mon problème avec les classements, c’est qu’ils ne durent pas ; à peine ai-je fini de mettre de l’ordre que cet ordre est déjà caduc. (Georges Perec, Penser/Classer, Hachette, p. 163)

Le concept de portail, de par sa réussite commerciale, est aujourd’hui devenu un modèle incontournable et un archétype pour le webmestre. Or le principe hierarchique qui organise ces arborescences plus ou moins rigides est souvent vide de signification. Ce que les sites personnels peuvent apporter, c’est au contraire un principe non-hierarchique d’organisation des liens, tant il est vrai que l’ordre et le désordre voisinent inévitablement dans notre humaine façon de ranger, nos connaissances comme nos bibliothèques :

Comme les bibliothécaires borgésiens de Babel qui cherchent le livre qui leur donnera la clé de tous les autres, nous oscillons entre l´illusion de l´achevé et le vertige de l´insaisissable. Au nom de l’achevé, nous voulons croire qu’un ordre unique existe qui nous permettrait d’accéder d’emblée au savoir ; au nom de l’insaisissable, nous voulons penser que l’ordre et le désordre sont deux mêmes mots désignant le hasard.
Il se peut aussi que les deux soient des leurres, des trompe-l’œil destinés à dissimuler l’usure des livres et des systèmes.
Entre les deux en tout cas il n’est pas mauvais que nos bibliothèques servent aussi de temps à autre de pense-bête, de repose-chat et de fourre-tout.
Georges Perec,  » Notes brèves sur l’art et la manière de ranger ses livres « , Penser/Classer, Hachette, p. 42.

C’est sans doute par la juxtaposition de visions subjectives et partielles sur de petits morceaux de la toile que la complication d’internet peut devenir une complexité humaine et vivante. Le répertoire de liens est la façon dont j’ai choisi de m’y inscrire. D’autres privilégient la communauté (j’ai déjà mentionné le site de François Bon, Remue.net, qui est un merveilleux labyrinthe collectif où on a plaisir à se perdre) ou bien la conversation des salons virtuels, autre façon de conserver vivant l’humain désordre, en faveur de laquelle Patrick Rebollar, modérateur de LITOR, vient de publier un vibrant plaidoyer (8).

Il s’agit là, à mon sens, de rien moins que de tenter de répondre au défi symbolisé par la métaphore du cerveau planétaire, qui décrit la structure hypertextuelle d’internet comme l’expression de notre système de représentation du monde, l’incarnation d’un vaste réseau sémantique, voire l’extériorisation du réseau neuronal et de ses synapses. Cette image est un peu forcée peut-être, sans doute utopique, et semblera ridicule à ceux que la science-fiction rebute, mais elle peut, de par son caractère utopique justement, être fertile.

Être littéraire sur internet, c’est aussi croire aux ailes de Dédale…

notes

(1) Jacques Attali, « Les labyrinthes de l’information« , Le Monde, 9 novembre 1995.

(2) par exemple, Projet Clever, « Recherche intelligente sur internet », Pour la science, 262, août 1999.

(3) Comme le fait par exemple, avec son analyse de l’ »effet Saint-Matthieu », Hervé Rostaing dans « Le Web et ses outils d’orientation », BBF, 2001, 1, tome 46, p. 68-77.

(4) Je pense par exemple au site Auteurs.net, souvent très utile mais où il est parfois agaçant de devoir ouvrir trois fenêtres successives avant d’arriver sur le site recherché.

(5) Lors d’un colloque en ligne organisé par la BPI : text-e, Umberto Eco affirme ainsi : « Toute l’histoire de la culture a été celle d’une mise en place de filtres. La culture transmet la mémoire, mais pas toute la mémoire, elle filtre. Elle peut filtrer bien, elle peut filtrer mal, mais s’il y a bien quelque chose qui nous permet d’interagir socialement, c’est que nous avons tous eu, plus ou moins, les mêmes filtres. Après, le scientifique, le chercheur peuvent mettre en cause les filtres, mais ceci est une autre histoire. Avec le Web, tout un chacun est dans la situation de devoir filtrer seul une information tellement ingérable vu son ampleur que, si elle n’arrive pas filtrée, elle ne peut pas être assimilée. Elle est filtrée par hasard, par conséquent quel est le premier risque métaphysique de l’affaire ? Que l’on aille au-devant d’une civilisation dans laquelle chacun a son propre système de filtre, c’est-à-dire que chacun se fabrique sa propre encyclopédie. Aujourd’hui, une société avec cinq milliards d’encyclopédies concurrentes est une société qui ne communique plus. De plus, les filtres auxquels nous nous référons résultent de la confiance que nous avons mise dans la dite  » communauté des savants  » qui, à travers les siècles, débattant entre eux, a apporté la garantie que le filtrage a été, à tout le moins, plutôt raisonnable, tandis qu’on peut imaginer ce que pourrait donner le filtrage individuel fait par n’importe qui, par exemple par un garçon de quatorze ans. Nous pourrions nous trouver, de ce fait, face à une concurrence d’encyclopédies dont certaines seraient délirantes. (…) L’unique solution est qu’il existe des autorités externes, ou même internes, au Web, qui feraient, pour ainsi dire, un monitorage constant de ce qui s’y trouve. Je vous donne un exemple. J’ai fait récemment une recherche sur le Saint-Graal : j’ai trouvé trente sites. Comme je suis assez informé sur le sujet, je n’ai pas eu de mal à voir qu’il y en avait un de caractère philologiquement correct, deux correctement encyclopédiques et que tous les autres étaient le fait de fous occultistes délirants. Je suis pour ainsi dire un expert sur le sujet : mais le pauvre malheureux qui aborde pour la première fois le thème du Graal, comment fait-il pour filtrer ? Il peut tomber à la merci du premier charlatan venu qui a fait un site. (…) Une autorité qui filtre ne s’appelle pas  » censeur  » mais conseiller. »

(6) La référence à Borges revient fréquemment concernant internet : « Quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur extravagant (…) A l’espoir éperdu succéda, comme il est naturel, une dépression excessive. La certitude que quelque étagère de quelque hexagone enfermait des livres précieux, et que des livres précieux étaient inaccessibles, sembla presque intolérable. (…) D’autres, en revanche, estimèrent que l’essentiel était d’éliminer les oeuvres inutiles. » Mais sans doute les derniers mots de cette nouvelle sont-ils les plus prémonitoires : « S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. Ma solitude se console de cet élégant espoir. » (« La bibliothèque de Babel », Fictions).

(7) Que décrit fort bien Eric Guichard dans « Les nouvelles relations auteur-éditeur-lecteur » (Colloque de Toronto, mai 2000) : « L’auteur de pages de liens, concepteur de bibliographie des temps modernes, réalise une activité de type éditorial, au sens traditionnel comme au sens anglo-saxon du terme. Mais son travail d’indexation, si possible assorti de commentaires détaillant la qualité des sites qu’il propose, le rapproche aussi de l’auteur de logiciels et du gestionnaire de bases de données. Ne serait-ce que parce qu’il comprend très vite l’intérêt d’utiliser des structures pour organiser ses pages: thème, sous-thème, URL, responsables, qualité, type de documents disponibles. Par ailleurs, à notre époque de pénurie de moyens humains, l’organisateur de pages de liens, essentielles pour les spécialistes, se rapproche des auteurs d’encyclopédies ou de dictionnaires, un peu à la façon de certains érudits, qui, comme Littré, ont produit une oeuvre réelle en définissant, en organisant, en regroupant des mots, à partir de toute une série d’usages, communs, lettrés ou scientifiques. »

(8) Son appel au désordre prend à l’occasion de très sympathiques accents lyriques :
« Qu’il s’agisse d’un site web qui devient trop sérieux, trop conscient de sa nécessité, de son devoir envers les cybernautes (comme on le voit de plus en plus souvent), ou de listes de discussion dont les règles interdisent l’apostrophe un peu vive et le débat contradictoire sous l’oeil flic de l’administrateur, que la mondanité d’en être surpasse la courtoise honnêteté d’intervenir à bon escient, dans tous ces cas la mise en spectacle de l’anonym@t et du bénévol@t aura pétrifié la vie dans ce coin du réseau, qui ne sera plus qu’une toile d’araignée (web) où s’engluent les cybergogos.
Alors, repartir sur le réseau,
migrer,
changer de décor, de site, de liste,
toujours continuer la veille
culturelle et intellectuelle
pour être où ça vit,
où une vraie intimité s’invente,
où une vraie humanité (se) réfléchit,
où une vraie conversation s’anime – et user
une fois encore
de mon pouvoir de prescription pour le faire savoir. »
Patrick Rebollar, Les salons littéraires sont dans l’internet, PUF (Ecritures électroniques), 2002, p. 142