lingua quintae republicae

de | 17 mars 2006

Pas si loin de la mémétique, l’intéressant petit livre d’Eric Hazan, LQR. La propagande du quotidien (Raisons d’agir, février 2006) a recueilli ces dernières semaines, sans que les médias y soient pour grand chose, un succès assez large auprès du public.

LQR, pour Lingua Quintae Republicae, Langue de la Cinquième République. Eric Hazan a forgé ce terme sur le modèle de la LTI, Lingua Tertii Imperii, la langue du Troisième Reich analysée de 1933 à 1945 par Victor Klemperer, professeur juif qui chassé de l’université rédigea ses Carnets d’un philologue (publiés en France chez Albin Michel, 1996).
L’analogie avec le nazisme est sans doute un peu lourde, et il ne s’agit pas aujourd’hui de fanatiser ni d’exterminer ; mais ce n’est pas une raison pour ne pas dénoncer la cruauté de la nouvelle banalité du mal qu’est l’ordre ultra-libéral.
La LQR « dit ou suggère le faux même à partir du vrai » (119) : contrairement aux langages populaires, elle ne crée que très peu de mots ; elle procède plutôt par redéfinitions, euphémismes, substitutions, effacements qui peu à peu remodèlent et transforment la réalité. Elle occulte les conflits par l’évitement des mots du litige (plus de pauvres mais des familles modestes ou défavorisées, plus de prolétaires ni d’exploités mais des exclus), l’essorage sémantique ( espace) ou le détournement (flexibilité) de certains termes. Elle fait régner l’illusion par la dénégation (ressources humaines), l’usage totalement illusoire de divers mantras (sécurité, solidarité, proximité, convivialité, transparence) et le recours permanent à l’éthique, au pathos, à l’effroi.
L’utilisation de cette novlangue n’est pas véritablement concertée : inventée par une poignée d’économistes et de publicitaires, reprise par les politiques et les décideurs, elle se répand aisément grâce à tous ceux qui se hâtent de l’utiliser pour partager les codes – les mèmes – de ceux qui sont au pouvoir et ainsi s’en rapprocher. Elle a aujourd’hui envahi l’ensemble de notre quotidien, de la radio du matin au supermarché du soir en passant par les notes de services dans la journée et travaille à la domestication et à la soumission des esprits. Eric Hazan met un nom latin sur nos agacements quotidiens et ça fait du bien.