la vexation par les machines

de | 27 mars 2006

Dans « La vexation par les machines », Peter Sloterdijk commence par rappeller l’importance de l’estime de soi pour l’homme :

La biologie récente nous a accoutumés à l’idée que la vie physique de l’individu n’est rien d’autre que la phase à succès de son système immunitaire. De ce point de vue, la vie apparaît comme le miracle qui permet aux organismes de se préserver efficacement d’environnements envahissants. On est tenté, en étendant l’approche systémique, de comprendre le principe de l’immunité non plus au sens seulement biochimique, mais aussi dans son acception mentale et psychodynamique. Sous cet aspect, l’une des prestations primaires de la vitalité de l’organisme chez l’être humain est d’être capable d’avoir une préférence spontanée et énergique pour son propre mode de vie, pour ses propres valeurs, ses convictions et les histoires qui lui permettent d‘interpréter le monde. Du point de vue systémique, les narcissismes puissants sont le signe d’une intégration affective et cognitive réussie de l’être humain en lui-même, dans son collectif moral et dans sa culture. Le narcisisme intact, chez les individus comme chez les groupes, serait l’automanifestation immédiate d’une histoire de succès vitale qui a jusqu’ici permis à ses acteurs d’évoluer dans un continuum d’affirmations de soi et de préférences pour soi-même. Lorsque le bouclier narcissique est intact, l’individu vit dans la conviction que le fait d’être soi-même est un avantage insurmontable. Il peut en permanence célébrer son analogie avec lui-même. La forme habituelle de cette célébration est la fierté. Lorsqu’on éprouve de la fierté envers soi-même et son groupe, on produit de manière endogène une sorte de vitamine immatérielle qui protège son organisme contre les informations destructrices ou envahissantes. À de telles informations envahissantes, qui percent le bouclier narcissique d’un organisme psychique, on donne dans la langue courante le nom de vexations. Lorsque sa fierté est blessée, l’individu fait l’expérience du fait qu’une information d’abord impossible à repousser a pénétré en lui, et quelle lui cause le sentiment d’avoir perdu son intégrité. La vexation est la douleur causée par le fait d’être pénétré par quelque chose de momentanément ou de durablement plus puissant que l’homéostase narcissique. (p. 41-42)

Sloterdijk énumère ensuite les vexations successives que les progrès des sciences ont fait subir au narcissisme humain, de la révolution copernicienne à l’informatique, en passant notamment par le darwinisme, la psychanalyse ou la neurobiologie. Il ne faut pas s’étonner que l’humanité soit dépressive après toutes ces blessures narcissiques, et que sa dépression se creuse au fur et à mesure qu’augmente la rapidité des progrès scientifiques.
Toutefois, Sloterdijk affirme que l’intelligence humaine dispose toujours de la possibilité de dépasser, d’assimiler et d’intégrer toutes ces vexations, de la même manière explique-t-il que l’organisme qui survit aux maladies infantiles en sort plus fort.
Il rend hommage à Blaise Pascal,
l’un des premiers à avoir discerné un lien profond entre la dignité et la faiblesse de l’être humain. Selon lui, l’homme est la plus faible des créatures – il est un roseau qui se brise facilement , mais un roseau qui pense. Si l’on pousse encore la réflexion de Pascal, on devrait déboucher sur cette phrase : l’homme est in extremis une blessure, mais une blessure qui se connaît elle-même. En cela se manifeste un concept de la dignité humaine situé au-delà du narcissisme réussi, dans ses cycles de vexation et de réparation. Ce qui fait la dignité de l’homme, d’un point de vue philosophique, ce n’est pas que l’homme puisse se sentir bien sous la protection des illusions de l’intégrité – primaires ou régénérées -, mais le fait qu’il vive avec le risque de voir échouer son illusion vitale. Ainsi se dessine dès le XVIIe siècle une anthropologie tragique dans laquelle s’exprime une fierté sans fierté comme dernier horizon de la dignité humaine. (p. 61)