le néant en déploiement

de | 26 mars 2006

Dans le premier de ces essais, « L’heure du crime et le temps de l’oeuvre d’art », Peter Sloterdijk s’interroge sur la nature du desarroi contemporain face à la part croissante de l’artificiel dans l’humain. Il montre comment, depuis les premiers outils, la création d’extensions artificielles (et d’oeuvres d’art) fait partie intégrante de la nature humaine, mais a néanmoins toujours été perçue avec suspicion comme contraire à l’Être. Lorsque aujourd’hui l’artificiel explose, le malaise s’intensifie. La meilleure façon pour l’humanité de négocier cette étape est d’accepter – et les philosophes doivent être là pour l’y aider et non se replier avec frilosité sur leurs vieilles recettes – l’ouverture certes effrayante mais également exaltante sur le néant.

Chaque contemporain peut, sans difficulté, observer la part croissante de l’artificiel dans les univers existentiels des temps modernes. La modernité, considérée comme une campagne permettant d’élever le confort et les routines assujetties aux compétences, implique que les sujets soient équipés d’armatures de plus en plus efficaces d’intensification de soi-même : nous vivons depuis très longtemps dans des univers existentiels marqués par la technologie, dans lesquels les machines classiques et cybernétiques jouent un rôle déterminant pour la forme que nous donnons à notre existence. Compte tenu de ces phénomènes évidents, il est facile de faire passer l’interprétation de la modernisation comme une artificialisation. La loi de la modernité, sous cet angle, est l’engagement accru de l’artificialité dans toutes les dimensions essentielles de l’existence. Il est plus difficile de justifier ce diagnostic face au malaise qui se propage et augmente dans la modernité. Car les grammaires des civilisations hautement avancées nous abandonnent jusqu’à nouvel ordre lorsqu’il s’agit d’exprimer le lieu de l’artificiel dans le réel.
Toutes les formes de pensée traditionnelles coïncident sur un point : elles nourrissent une sorte de soupçon de nihilisme à l’égard des artefacts. A partir de Platon, les créations de la technique et de la représentation par l’image passent pour des formes d’Être déficientes ; les monismes souverains des Indiens font tout de même converger samsara et nirvana. Est à la rigueur exempté du soupçon de trompe-l’oeil et de néant, dans la tradition occidentale, ce que l’on appelle les grandes oeuvres d’art, auxquelles la pensée classique concède elle aussi (bien qu’à contrecoeur), malgré leur caractère extrêmement artificiel, une participation privilégiée à la substance et à l’âme. Dans la tradition de la pensée de l’Être, telle qu’elle s’incarne dans les formes élevées de la métaphysique occidentale, le malaise provoqué par l’artificiel constitue une solide constante.
(ibid., p. 29-30)

Aujourd’hui, on ne peut penser la profondeur du futur que sous la forme d’un complexe de dimensions de croissance de l’artificiel. Mais il n’est plus possible de développer une telle croissance comme une phase de l’histoire de l’Être ; celui qui veut la saisir conceptuellement doit l’appréhender comme une histoire du néant en déploiement. Le néant se donne plutôt à reconnaître comme l’élément véritable de la faculté de progresser. Si c’est par la pensée qu’on correspond à l’être, on correspond au néant par des bonds audacieux dans l’opération : la volonté, l’activité, la composition sont des réponses adéquates à la découverte du fait que, dans le néant, il n’y a rien à reconnaître, mais tout à accomplir. (ibid., p. 34-35)

Il n’existe aucune raison de ne pas croire que le meilleur est en train de naître ou pourra se produire dans le futur. Celui qui croit voir devant soi la fin, de quoi que ce soit, projette de façon illégitime sa lassitude sur la marche du monde. Ce qui s’achève véritablement, c’est la possibilité de penser l’histoire de l’art et de la technique à partir d’une histoire de l’Être. La modernité, comme processus du monde, s’intensifie de nouveau pour devenir plus que jamais l’heure du crime d’un monstrueux ouvert vers l’avenir; elle demeure la forme d’accomplissement, douée d’une puissance de réalité, d’une histoire du néant inaccessible à la seule pensée. En elle, les anciennes natures ont toutefois besoin de protection : le fait qu’on l’ait compris fait surgir de nos jours un conservatisme sans exemple dans l’histoire des idées – sous la forme d’un espace du souci vert. Lui donner une configuration productive en utilisant les résultats obtenus dans l’histoire de la liberté par les formes modernes de la société et de la vie : cette mission caractérise à présent la ligne de front la plus avancée de la pensée que l’on qualifiait jadis de philosophique.
C’est la raison pour laquelle l’humanité, lorsqu’elle construit ses horizons de volonté dans une routine constamment étendue, peut porter son regard dans une profondeur des temps largement stratifiée. Celui qui, dans cette ère, ne mise que sur l’Être, ne connaît que l’usure. La force de la modernité permanente, c’est l’impossibilité d’épuiser le néant.
(ibid., p. 39-40)