à l’origine de toute richesse intérieure

de | 4 avril 2010

Pour ne pas compliquer ma fuite, j’ai tout de suite compris que je devrais à tout prix éviter de descendre prendre mon petit déjeuner dans la salle à manger de l’hôtel car il y avait de fortes chances que des membres de l’organisation qui m’avaient invité finissent par découvrir ma présence et m’obligent à intervenir plus tard au centre artistique Desbordes-Valmore. Je ne tenais pas, je ne tenais absolument pas à retarder, ne fût-ce que d’une petite minute, mon retour à Barcelone. Ne m’auraient-ils pas salué ? Je voulais filer à l’anglaise.
Mais il y avait, par ailleurs, le problème de ma timidité. « Tout ce qui est authentique en moi provient de la timidité de ma jeunesse », a écrit, un jour, Manuel da Cunha. Sans savoir très bien ce qu’il avait voulu dire par là, j’ai toujours approuvé cette phrase. Après tout, j’ai toujours considéré la timidité comme une intarissable source de désagréments dans la vie pratique et à l’origine – c’est sûrement la seule – de toute richesse intérieure. Préserver cette richesse est, ce matin-là – inoubliable à cause de son air rafraîchissant -, devenu mon principal objectif à Lyon.
Un écrivain qui n’est pas timide ne vaut rien, me suis-je dit. Puis j’ai pensé que, dans mon cas, le plus sensé était de ne pas faire acte de présence au centre artistique Desbordes-Valmore. Après tout, ce que je désirais le plus était de ne déranger personne. J’étais déjà en proie à une extrême timidité à la seule idée que, ce matin-là, dans la salle du petit déjeuner, je pouvais rappeler à quelqu’un que j’avais passé des heures à Lyon à attendre qu’on se souvienne de moi.
Je retournerais discrètement chez moi. J’ai regardé par la porte vitrée de l’entrée de l’hôtel le monde de liberté et de fuite qui m’était offert de l’autre côté : dans ce monde extérieur, il y avait quelque chose – ce n’était pas que l’orage nocturne – qui semblait avoir radicalement rafraîchi, pacifié le paysage urbain, comme si la vie était devenue, pour un moment, plus aérée et, en même temps, plus proche. Dans quelques heures, il referait beau. Je me suis dit que je verrais tout de la fenêtre du train. J’y passerais la journée et, quand j’arriverais à Barcelone, je ne tarderais pas à donner plus d’ampleur à mes notes en vue d’une théorie générale, plus tard je finirais peut-être même par oser écrire un roman dans lequel cette théorie passerait à la pratique.

Enrique Vila-Matas, Perdre des théories (Christian Bourgois, 2010, p. 57-59)