super-héros ou dilettante
Par cgat le mardi 6 mars 2007, 00:07 - écrivains - Lien permanent

Écrivain (en 10 leçons) de Philippe Ségur (Buchet Chastel, 2007) est un roman très drôle, qui commence par :
Ma vocation d'écrivain est une conséquence directe de mon échec dans la carrière de super-héros. (p. 13)
Ma mère m'a beaucoup soutenu dans mes débuts de super-héros. Elle me trouvait beau. Elle me trouvait intelligent. Nous tombions assez facilement d'accord sur le fait que j'étais promis à une haute destinée. Nous ne divergions que sur les modalités pour y parvenir. Je tenais par-dessus tout à la combinaison rouge et cornue de Daredevil. Elle préférait le casoar des élèves de Saint-Cyr ou le bicorne des polytechniciens. Je lui disais : « Maman, tu veux me rendre ridicule. » Elle me répondait : « De la blague. Trouve-toi d'abord une bonne situation, tu feras super-héros ensuite. » Je dois admettre qu'elle n'avait pas tout à fait tort. Peu de super-héros poussent le perfectionnisme jusqu'à se dissimuler en garçons coiffeurs ou en videurs de boîte de nuit. (p. 15)
A l'âge de onze ans, ma vie a connu un véritable tournant. Je me suis mis à écrire. L'écriture est une activité nettement moins dangereuse que de se promener dans la cour de son immeuble un mercredi après-midi en tenue de Méga-Condom. J'ai pu m'y livrer sans dommage avec une grande ardeur. Ma mère ne voyait pas d'un très bon œil cette nouvelle passion. « De la blague, disait-elle. Trouve-toi d'abord une bonne situation, tu feras écrivain ensuite. » Elle considérait les gens de lettres comme des saltimbanques, des crève-la-faim qui ne tenaient rien de solide. D'ailleurs la plupart mouraient jeunes, ce qui prouvait à quel point ils étaient incapables. Les seuls qui trouvaient grâce à ses yeux avaient un vrai métier. Ils étaient ambassadeurs, ministres, chirurgiens. Ils écrivaient des livres à temps perdu, pour se distraire. L'absence de soucis matériels était la condition préalable d'une bonne création. Généralement, elle la rendait même superflue et ainsi tout rentrait dans l'ordre. (p. 18)
et finit par :
Un dilettante, ça ne gagne pas sa vie, un dilettante.
Un dilettante, ça s'amuse tout le temps.
Dix heures par jour la semaine.
Et les dimanches. Et les congés.
Allez expliquer ça aux gens réellement utiles à la société. Aux fabricants de dossiers, aux organisateurs de réunions. Allez vous justifier devant les producteurs de nécessités premières. Allez leur dire que les livres sont votre raison de vivre. Allez leur dire qu'ils vous ont sauvé la vie. Tâchez de leur faire comprendre cette petite chose de dix heures par jour, dimanche compris, congés itou, cette chose infime, pas commercialisable. Ils vous regarderont avec un air de compréhension et de bonté, avec ce fichu air de compassion qu'ils ont tous pour les poètes. Il y en a même un ou deux qui vous diront : « tu as raison. » Ils feront : « moi aussi, j'ai un hobby. » Ils feront : « dès que j'ai une minute à la maison, je bricole. »
Pauvre poète, pauvre fou.
Essayez donc d'écrire deux fois plus pour oublier ça. (p. 185-188)
Philippe Ségur est né en mai 1964 dans le Tarn.
Il enseigne le droit à l'université et a publié :
Métaphysique du chien (Buchet-Chastel, 2002)
Autoportrait à l'ouvre-boîte (Buchet-Chastel, 2003)
Poétique de l'égorgeur (Buchet-Chastel, 2004)
Seulement l'amour (Buchet-Chastel, 2005)
Écrivain (en 10 leçons) (Buchet Chastel, 2007)
Messal : poèmes (n & b éditions, 2007)
On peut consulter en ligne :
- son site
- le blog de Clarabel
- une page du site
netcomete.
Commentaires
«Quand on a peur de la joie, il reste la douleur.»
[ Philippe Ségur ] - Extrait de Poétique de l’égorgeur
A ne pas confondre avec Louis Philippe, Comte de Ségur (quoique)
"Tous les méchants sont buveurs d'eau; - C'est bien prouvé par le déluge."
Merci pour ces extraits de texte.
Toujours plus enrichissant qu'une simple critique.
Merci Well ! je préfère proposer des extraits et laisser chacun se faire son opinion car je n'ai pas très envie de faire critique quand je serai grande !
Et qu'est-ce que tu feras quand tu seras grande ?
tu poses toujours les bonnes question, berlol ..! mais à celle-là je n'ai pas de réponse : "je sais pas - j'hésite" est une de mes expressions favorites et je me demande toujours ce que je vais bien pouvoir faire de moi quand je serai grande ; il me semble que je commence à savoir ce que je "préfère ne pas" faire, ce qui est un début ..?
plutôt dilettante que super-héros en tout cas !
le lire pour le plaisir j'en ai bien l'impression. Devrais je le lire pour apprendre ?
tout dépend de ce que vous voulez apprendre, brigetoun ! ces "10 leçons" n'ont pas pour but d'apprendre à écrire, mais à se couler dans le personnage social de l'écrivain : comment ne pas se comporter (car le narrateur s'y prend quelque peu maladroitement, d'où le plaisir comique) avec éditeurs, attachées de presse, journalistes et lecteurs ; comment participer à une émission de télé, recevoir avec élégance le "prix des vétérinaires" ou dédicacer son roman dans un salon de province ...