se défendre sans combattre
Par cgat le mercredi 8 août 2007, 00:41 - citations - Lien permanent

Le Renard sait beaucoup de choses, le Hérisson n’en sait qu’une grande, disoient proverbialement les Anciens. Il sait se défendre sans combattre, et blesser sans attaquer : n’ayant que peu de force et nulle agilité pour fuir, il a reçû de la Nature une armure épineuse, avec la facilité de se resserrer en boule et de présenter de tous côtés des armes défensives, poignantes, et qui rebutent ses ennemis ; plus ils le tourmentent, plus il se hérisse et se resserre.
écrit Buffon dans son
Histoire naturelle (tome 8, p. 28).
En recherchant le contexte de cette citation, trouvée dans l'article de
Libé cité hier, j'ai découvert que l'on trouve les textes de Buffon en
ligne.
Cela est très utile notamment pour lire Éric Chevillard, qui le cite beaucoup, et que je n'ai pu me retenir de re-parcourir après avoir lu vos commentaires :
autant dire que nous avons évité le pire, Proust et moi, malgré notre constante mélancolie et cette sensibilité à fleur de peau qui nous oppose si désavantageusement au hérisson naïf et globuleux que l'on se prend parfois à lui envier sa carapace d'indifférence, en naissant d'une mère assez douce et bonne pour s'asseoir une minute sur le bord de notre lit sans songer une seule seconde qu'à cet âge notre moelle est tendre et nos os se laissent encore rompre.
(...)
Je souffre de tout ce que je suis comme si j'étais toi, doué de la lucidité qui te manque, hérisson naïf et globuleux, mais ce défaut t'épargne le désespoir. Ta conscience se déchirerait à tes épines. Regarde-moi, de quels lambeaux je m'enveloppe.
Éric Chevillard, Du hérisson (Minuit, 2002, p. 179 et p. 201)
Commentaires
Buffon et Chevillard je vais pouvoir attaquer la journée. D'autant que si ma carcasse est de mauvais poil, les rencontres du jour devraient être douces, et si elle ne l'était pas, je sais que là je me ferais hérisson aux piques adoucies, avec joie.
Je découvre Chevillard et cela donne envie de le lire mais je n'aime pas l'anthropomorphisme de son hérisson.
Le hérisson n'est pas indifférent. Le hérisson est très sensible et le fait que Chevillard le croit blindé sous la carapace de piquants l'affecte profondément. C’est une réflexion que je me suis faite, pas plus tard qu'hier au soir, devant les pas timides de mon hérisson personnel qui s'avançait vers l'assiette de lait que lui avait mis ma femme.
Le fait que cette assiette soit celle de notre chatte Baghera décédée l’a profondément affecté, au début. Il ne buvait le lait qu’avec énormément de circonspection et on sentait bien que la disparition de Baghera l’avait touché.
Je n’ai pas osé l’interroger sur l’adjectif globuleux utilisé par Chevillard, je sentais bien que cela ne pouvait que le rendre encore plus triste. Jamais ses ancêtres ne se sont fait traiter de globuleux encore moins de manquer de lucidité. Bref, si vous voyez Chevillard (un nom qu’on donne aux équarisseurs en gros, pas étonnant), eh bien transmettez-lui les indignations les plus distinguées de mon hérisson.
Ce hérisson reste peut-être mon Chevillard préféré (j'ai presque failli écrire "ce Chevillard reste mon hérisson préféré" - ce qui après tout lui laisserait sa part d'insaisissable). Coïncidence : je viens juste de commencer Démolir Nisard.
Précision sur ce que j'ai dit hier : ça concernait Nisard que je venais de lire, je ne connaissais pas le hérisson de Chevillard, pas dans mes bagages, lui
"Naïf et globuleux" est une expression affectueuse et quasi oulipienne que Chevillard s'est astreint à employer dans chaque paragraphe de son ouvrage — qui, plus qu'une narration romanesque, est un ensemble de variations amusantes, sérieuses, etc., dans lesquelles la figure du hérisson subit de nombreuses positions, torsions, avanies, compagnies, à l'instar de son presqu'inaugural Palafox (1992).
Joël, il est vrai que Chevillard se livre davantage à un autoportrait en hérisson (avec des tas de nuances quand même) qu'à une description objective du hérisson ; lisez plutôt la suite du texte de Buffon pour cela
si votre hérisson (dont la description m'a l'air un peu anthropomorphisée elle aussi, non?) en a pris ombrage je m'en excuse!
sur le sens commun de "chevillard", il y a un passage dans un de ses romans mais là je ne parviens pas à me souvenir lequel : si quelqu'un peut m'aider ...?
Chevillard ne me fait pas "rouler par terre" pour reprendre votre expression d'hier, m sonnet, mais sa lecture me plonge toujours dans une intense jubilation intellectuelle
ceci dit je connais des gens très bien (grands et bons lecteurs c'est-à-dire) qui sont complètement imperméables à sa forme d'humour très particulière et à son écriture singulière, pleine de détours de complications et de citations : c'est l'étrange alchimie de la lecture ...
merci pour la précision, que je viens de lire après avoir envoyé, Berlol !
le leitmotiv "naïf et globuleux" fait aussi partie de l'autoportrait, d'ailleurs
Je ne retrouve plus le passage, mais je crois me souvenir que le hérisson est "naïf et globuleux" parce qu'appelé niglo par les tziganes, il est ainsi privé, selon Chevillard, des lettres qui le définissent : "fabuleux". A vos scrabbles pour une vérif.
ah oui, j'avais oublié, vous avez tout à fait raison, PhA, mais cela va attrister davantage encore Joël et son hérisson, car les roms, les niglos, ils les mangent :
"Je tiens embroché sur la pointe de mon couteau le niglo épilé, doré à point. Je mords dedans. Sa cuisse se détache comme un morceau de brioche. "Niglo", c'est en effet le nom que les Gitans donnent au hérisson naïf et globuleux - une contraction-fusion de "naïf" et de "globuleux", je suppose, avec les lettres réservées ils en font un mets / "fabuleux"." (p. 169)
Mon hérisson n’est pas anthropomorphe, il est un peu misanthrope. Avec de plus grandes dents il serait volontiers anthropophage surtout si je lui explique que certain tziganes sont herissonophages.
Dans ma jeunesse aventureuse j’ai aussi mangé du blaireau, du chat, du chien et du renard mais jamais de niglo.
D'après le Robert, le mot chevillard apparut en 1856. Ce n’est qu’un siècle plus tard, le 15 avril 1962, que ce mot obtint sa consécration, le bimensuel La Boucherie en Gros de Paris publiait en effet l’entrefilet suivant :
« Enfin une bonne nouvelle ! Chevillard entre au dictionnaire académique. »
Le bimensuel La Boucherie en Gros de Paris qui publie un entrefilet c’est aussi savoureux qu’un auteur qui taillerait une bavette avec un hérisson.
Coïncidence bien chevillée: je lis Les absences du capitaine Cook et en septembre je méditerai sur celle de l'orang-outan.
"Je racle bien soigneusement mes bottes sur son paillasson, puis j'entre chez le hérisson — grand Dieu ! il est mort !"
(Éric Chevillard, "L'OEuvre posthume de Thomas Pilaster", Minuit : 1999, p. 84)